En 1994, les États-Unis ont mené une opération secrète durant plusieurs semaines au Kazakhstan pour y récupérer 600 kilogrammes d’uranium enrichi, laissés à l’abandon à la chute de l’URSS.
Des camions chargés d’uranium enrichi défilent sur des routes gelées de l’est du Kazakhstan. Les véhicules s’apprêtent à charger leur cargaison dans des avions-cargo pour un voyage de 10.000 kilomètres. Le projet Sapphire, mené depuis plusieurs semaines par les États-Unis dans cette ex-république soviétique, va prendre fin. L’opération aura mobilisé sur le terrain une trentaine d’Américains avec une mission: ramener aux États-Unis 600 kilogrammes d’uranium enrichi laissés à l’abandon dans une usine kazakh, après la chute de l’Union soviétique, et éviter que ce stock ne tombe entre de mauvaises mains.
Cette opération secrète pourrait bien inspirer Donald Trump. Le 17 avril dernier, le président américain a indiqué que l’uranium enrichi stocké par l’Iran serait « rapporté aux États-Unis sous peu ».
« On va avoir besoin des plus grosses pelleteuses que vous puissiez imaginer », a affirmé le président américain devant une foule de partisans. Des affirmations balayées ensuite d’un revers de main par Téhéran.
Premier secrétaire de l’ambassade américaine du Kazakhstan au début des années 1990, Andrew Weber est le premier Américain à avoir découvert ce stock d’uranium soviétique. Il raconte à BFM Business le contexte et le déroulé de ce projet Sapphire.
Un mécanicien qui veut vendre de l’uranium
Andrew Weber n’a qu’une trentaine d’années lorsqu’il arrive dans ce pays nouvellement indépendant après la dislocation de l’URSS en 1991. « C’est un pays qui souffrait économiquement. Ils ont aussi souffert des essais nucléaires soviétiques », rappelle-t-il. Raison pour laquelle le président kazakh de l’époque, Noursoultan Nazarbaïev, mène dès son arrivée au pouvoir une politique de non-prolifération nucléaire. Héritage soviétique, son pays dispose alors sur son sol du quatrième stock le plus important d’armes nucléaires.
De son côté, Andrew Weber rencontre Slava, qui devient son mécanicien automobile et parfois même son chauffeur personnel. Il lui fait alors une proposition étonnante: acquérir de l’uranium. Pour un tel achat, Slava va le mettre en relation avec un homme: Vitaly Mette qui était alors directeur de l’usine métallurgique d’Ulba à l’est du pays. Des échanges se mettent alors en place entre eux deux. Objectif pour Andrew Weber: « gagner sa confiance » afin de vérifier si Slava dit vrai. Un processus qui mettra plusieurs mois.
« Oh mon dieu, c’est suffisant pour fabriquer tant de bombes »
Ses efforts finissent par payer. Via un colonel russe, qui joua le rôle d’intermédiaire, Vitaly Mette transmet finalement au diplomate américain un bout de papier dont le contenu succinct a bouleversé Andrew Weber.
« Il était écrit ‘U-235 90% 600 kilogrammes’. J’ai mis le papier dans ma poche et je me suis dit ‘oh mon dieu, c’est suffisant pour fabriquer tant de bombes' », poursuit l’Américain à BFM Business.
Le terme « U-235 90% » renvoie à de l’uranium enrichi au niveau nécessaire pour entraîner une réaction nucléaire.
Andrew Weber, qui intégrera quelques années plus tard l’administration de Barack Obama, demande alors l’autorisation de visiter cette usine avec un expert, venu spécialement des États-Unis, afin de confirmer l’affirmation de Vitaly Mette. « Cette visite secrète a eu lieu en mars 1994. On nous a montré la pièce et on a fait des analyses. Ça a confirmé l’enrichissement à 90% », raconte Andrew Weber à BFM Business à qui il a partagé plusieurs photos prises par lui-même.
Alors « nerveux », ce qui le marque, ce sont les conditions de sécurité dans lesquelles cet uranium était détenu.
« Ce n’était protégé que par une femme armée d’un pistolet et d’une porte avec un cadenas », se souvient-il.

Des « négociations secrètes » débutent alors entre les deux pays pour récupérer ces 600 kilogrammes d’uranium. Le Kazakhstan voulait s’en débarrasser et les États-Unis voyaient d’un mauvais œil que ce stock ne tombe pas entre de mauvaises mains.
« La Corée du Nord et d’autres pays en voulaient. L’Iran en cherchait aussi », souligne Andrew Weber.
Un danger accru, selon l’ambassade américaine en Russie, par la gabegie financière locale. En juillet 1994 via un télégramme déclassifié, ils alertent Washington sur les « difficultés financières » d’au moins deux anciens laboratoires d’armes nucléaires soviétiques. « Cela n’implique pas nécessairement des vols de matières nucléaires, mais le risque est nettement plus élevé lorsque les employés sont licenciés ou non payés et que le moral est au plus bas », prévient alors l’ambassade.
Un trajet risqué vers l’aéroport
Des « mois de préparations plus tard », des avions Cargo C-5 arrivent des États-Unis dans cette ex-république soviétique. À son bord, 31 Américains: des experts du nucléaire, des traducteurs ou encore des membres du département de la Défense, embarquant du matériel. Aucun n’était armé malgré la menace, afin de n’éveiller aucun soupçon.
« Moscou était informé au plus haut niveau et avait promis de ne pas interférer dans l’opération », explique le diplomate américain.
D’après lui, le projet Sapphire est évoqué entre Moscou et Washington lors d’une visite aux États-Unis de Boris Eltsine, alors président de la Russie.
Durant environ un mois, les Américains reconditionnent secrètement les 600 kilogrammes d’uranium dans plus de 400 fûts adaptés au transport aérien avant de les évacuer. « Un processus très long » en raison de la sensibilité du matériel. Une fois les camions chargés, le convoi doit se rendre vers l’aéroport d’Oskemen. Un trajet à haut risque: les véhicules ne sont pas blindés, le personnel américain n’est pas armé et les conditions météorologiques sont difficiles.
« L’uranium a été déplacé dans des camions vers l’aéroport sur des routes gelées pendant une nuit noire. J’étais très inquiet, car c’est le moment où nous étions le plus vulnérable à des attaques d’organisations criminelles ou terroristes. Nous sommes arrivées à l’aéroport au soleil levant », narre Andrew Weber.

Les conditions y sont particulièrement dégradées, puisque le tarmac est totalement gelé.

Sur des vidéos déclassifiées par la NSA (Agence nationale de sécurité), on voit de simples chariots élévateurs transporter l’uranium enrichi dans les avions américains.
Ensuite, en raison de la « sensibilité » de la cargaison, les appareils ne feront aucune escale en Europe. Ils ont été ravitaillés en plein vol, faisant de ce vol d’environ 10.000 kilomètres, « un des plus longs de l’histoire du C-5 » pour l’époque. Une fois aux États-Unis, ces 600 kilogrammes ont été mélangés à de l’uranium appauvri pour un usage civil, assure Andrew Weber. En contrepartie, Washington versera 30 millions de dollars au Kazakhstan, une petite partie en cash et l’autre sous forme d’une assistance matérielle.
Une opération identique en Iran?
Alors, une opération similaire au projet Sapphire pourrait-elle voir le jour en Iran? Sans l’accord de Téhéran, il faudrait « un large déploiement de force de sécurité durant des jours voire des semaines », prévient Andrew Weber. Des troupes qui seraient « très vulnérables aux attaques iraniennes ».
Selon l’AIEA (Agence internationale de l’énergie atomique), l’Iran disposait avant les frappes israélo-américaines en juin 2025 d’environ 440 kilogrammes d’uranium hautement enrichi à 60%, un niveau proche des 90% requis pour la fabrication d’une bombe atomique. D’après les inspecteurs de cette organisation, Téhéran disposait alors aussi de 180 kilogrammes enrichis à 20%. Depuis les frappes américaines contre les sites nucléaires de Natanz, Fordo et Isapah en juin 2025, la localisation et l’état du stock iranien font depuis l’objet de doutes de la part de nombreuses autorités internationales. D’autant que les inspecteurs de l’AIEA ne sont plus les bienvenus en Iran.
Source:
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