Une magistrate qui écrit des romans policiers, la chose n’est pas commune. Dans Panthères, un premier récit qu’on ne lâche pas, Valentine Vendôme, puise dans sa vie professionnelle la trame d’un thriller aussi instructif que distrayant. Rencontre avec une passionnée de justice et de littérature.
Valentine Vendôme
Pascal Ito
Le rendez-vous a lieu un jour de canicule. On scrute la terrasse, cherchant des yeux la jeune parquetière qui vient de signer le roman Panthères, polar loufoque et pourtant réaliste qui se lit comme un page turner. Une jeune femme aux cheveux blonds décolorés lève la main, nous sourit. Pas de doute, c’est elle. Valentine Vendôme ressemble à son héroïne, Maxime Saint-Clair, jeune parquetière au prénom épicène. Elle a, en tout cas le même dressing, et sans doute à peu près le même âge, la fin de la trentaine. La magistrate et autrice porte ce jour-là une longue robe aux épaules dénudées, un mini-sac à main en cuir et des baskets Adidas assorties. L’autrice de roman noir est en rose de la tête aux pieds.
Panthères, paru aux éditions Michel Lafon, démarre par un le double meurtre d’un enfant et de sa mère. Un fait divers aussi mystérieux qu’entêtant, que doit résoudre une parquetière jamais là où on l’attend. Fougueuse, acharnée, Maxime Saint-Clair prend les rênes de cette enquête criminelle pleine de chausse-trapes et de fausses pistes. Le roman mêle procédure judiciaire et vie sentimentale trépidante d’une juge trentenaire. S’y ajoute une dimension pédagogique sur le fonctionnement d’un tribunal, avec notes de bas de page pour expliquer au lecteur néophyte les étapes de la procédure pénale. Si, pour les besoins de la fiction, l’affaire est hors-norme, la description du fonctionnement d’une enquête est en revanche réaliste. « Je voulais donner à comprendre », confirme l’autrice.
Avec ce roman, Valentine, même pas quarante ans, entame une troisième vie professionnelle. La première commence après une enfance voyageuse dans une fratrie de trois, entre un père général de gendarmerie et une mère prof de lettres à l’université. Une hypokhâgne et des études de droit en poche, elle devient avocate au barreau de Lorient. Elle aime défendre, moins le versant entrepreneurial du métier, et finit par raccrocher la robe. Revenue en région parisienne, elle prépare sa reconversion, hésite entre le concours d’officier de gendarmerie et celui de la magistrature. Un stage au tribunal de Melun obtenu grâce à la prépa de Science Po Paris la convainc de devenir juge. Elle intègre l’ENM, une « école de savoir-faire juridique et de savoir-être » sur laquelle elle ne tarit pas d’éloges. « Je suis toujours étonnée qu’on reproche à la magistrature d’être hors sol, alors que toute la formation consiste précisément à nous ouvrir les yeux sur la société à laquelle nous allons être confrontés : des enfants victimes, des gens en situation de surendettement, des étrangers qui ne parlent pas le français, des justiciables perdus face à la machine judiciaire. Nous avons des cours sur le mal-logement, la psychiatrie infantile, les violences sexuelles, le psychotrauma. On apprend comment s’adresser à des justiciables, comment juger des personnes qui ne vous ressemblent pas. Avant, pour qualifier les études de droit, on disait « faire ses humanités ». L’ENM, c’est précisément cela » !
Elle prend son premier poste à Meaux, découvre l’âpreté de la matière pénale. « Au parquet, vous tenez une permanence. Tous les appels vous arrivent, certains sans grand intérêt et d’autres abominables. Vous êtes exposé à une violence importante ». Elle écrit le soir et le week-end, comme un exutoire, une tentative, dit-elle, « d’organiser le chaos ». Celui auquel l’expose sa vie professionnelle, mais aussi celui qu’elle traverse dans sa vie privée. Car la jeune magistrate est alors plongée dans un parcours de PMA, « extrêmement pénible ». Elle transforme l’épreuve en créant. « J’avais besoin de penser à des choses qui me sortent de moi-même, sur lesquelles j’avais du contrôle. Quand vous écrivez un roman, vous créez un monde de A à Z. Cela me console de l’impression d’impuissance totale dans laquelle me plonge cette PMA. Je profite aussi de ne pas avoir d’enfant et d’avoir du temps libre ». L’écriture devient une routine salvatrice. « Comme j’écris sur mon métier, j’écris vite : je n’ai quasiment pas besoin de faire des recherches ». À mi-parcours, elle soumet le manuscrit à sa maison d’édition, qui la rappelle, emballée.
Panthères met en scène des personnages complexes qui évoluent dans un monde loin de tout manichéisme, dans lequel la frontière entre victimes et auteurs est poreuse. « Je ne voulais pas de personnages clichés, je tenais à ce que chacun ait sa petite aspérité. Parce que je crois que fondamentalement, c’est comme ça. Les gens sont souvent beaucoup plus romanesques que l’impression qu’on en a ». Les héros, nourris du vécu de l’autrice, sont des magistrats en proie au doute, au point de perdre les pédales. « J’ai été réveillée la nuit par des décisions que j’avais prises. Les magistrats passent leur temps à douter. Il n’y a pas de légèreté dans ce métier. Si vous libérez un type un soir et qu’il tue sa femme ? Vous devez à chaque instant essayer d’anticiper des conséquences sur lesquelles vous n’avez pas de prise ». Dans son roman, les magistrats, bien que très investis, font fausse route, et s’engagent en toute bonne foi sur la voie de l’erreur judiciaire. « Je ne vois pas les choses ainsi », corrige-t-elle, un brin agacée. « Je voulais montrer une justice qui a à cœur de bien faire et qui, quand elle se trompe, se bat aussi pour rectifier ce qu’elle ne fait pas forcément parfaitement ».
Si l’enquête qu’elle raconte s’enlise, son roman peut en effet se lire comme une déclaration d’admiration aux professionnels de la justice, juges, policiers et avocats. « Quand vous êtes au parquet, l’enquêteur vous appelle et vous dit où on en est. Ce moment d’humanité et d’horreur partagé, c’est très fort. Inracontable. J’ai un immense respect pour les enquêteurs avec lesquels je travaille ». Avec une intrigue irriguée de violences conjugales, Panthères est aussi un roman ancré dans l’époque. L’autrice y affirme une sensibilité féministe « J’ai beau avoir ma robe noire, en dessous, je n’en reste pas moins une femme qui voit des choses et qui essaie de comprendre la société dans laquelle elle vit. Je me demande si notre société traite tout le monde à égalité. Les enfants et les femmes ne sont pas protégées comme il le faudrait. Même si les choses avancent ». Passée par hypokhâgne, Valentine aime l’écrit. « Le parquet est aussi un métier très écrit » souligne-t-elle. « Certes, on prend des réquisitions à l’oral. Mais on rédige des règlements à l’issue des informations judiciaires, des synthèses de procédures parfois gigantesques, des analyses juridiques. Résumer un dossier de meurtre, c’est raconter une histoire vraie de façon juridique. C’est toujours une mise en récit ». Elle tient sans doute de sa mère prof de lettres un phrasé impeccable, même à l’oral.
En sirotant un coca zéro, elle se raconte comme lectrice. Elle voue une passion à Fred Vargas, loue ses intrigues policières bien ficelées, ses personnages « toujours crédibles psychologiquement ». Michel Houellebecq est un autre de ses modèles. « C’est une source d’inspiration, mais restons très humbles. Pour moi, c’est le grand auteur de notre temps ». Dans ses pages, l’écrivain fait d’ailleurs une furtive apparition sous les traits d’un clochard céleste et philosophe, confident de l’héroïne Maxime Saint-Clair. Après l’avoir convoqué sur le papier, Valentine Vendôme a rencontré son mentor en chair et en os. « J’ai su par ma mère qu’il intervenait dans un colloque à Lyon. J’ai posé deux jours de congé et j’y suis allée. Quand on s’est parlé, on s’est tout de suite bien entendu. Il est passionné de justice, et on a passé l’après-midi ensemble à discuter. Et puis on a gardé contact ». Un jour, Michel Houellebecq lui propose de relire son manuscrit. « Il me l’a rendu complètement annoté. Incroyable. Avec des tas de remarques drôles. Ce qu’on ne dit pas de Michel Houellebecq, c’est que c’est quelqu’un de désopilant ». Au-delà de cette relecture, il a apporté sa contribution en trouvant le titre de ce premier roman, et en écrivant une brève préface. « Une chance infinie », « un cadeau », dit la procureure.
Aujourd’hui en poste au parquet de Paris, Valentine Vendôme continue d’écrire. Son deuxième roman, dans le sillage du premier, suivra les aventures d’une collègue de Maxime, avec pour toile de fond la lutte contre le proxénétisme. Elle semble décidée à mener de front ces deux activités. Il semble peu probable que l’écriture la détourne un jour complètement de la magistrature. « J’ai croisé dans mon métier des frères jumeaux qui avaient été victimes de faits abominables. Ils m’ont amené une petite carte de remerciements qu’ils avaient signée tous les deux. Je l’ai dans mon portefeuille, toujours ».
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Céline Slobodansky, Actu-Juridique, 17 avril 2026, Panthères : Toutes griffes dehors…
Source:
www.actu-juridique.fr



