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Vingt ans du Quai Branly : retour sur l'histoire du musée qui fait "dialoguer les cultures"

Concerts, ateliers, initiations artistiques, bal populaire… Le musée du Quai Branly se prépare à un grand week-end de festivités pour célébrer son vingtième anniversaire. Bâtiment iconique du paysage parisien, l’établissement dédié aux arts d’Afrique, d’Océanie et des Amériques est l’un des plus visités au monde dans sa catégorie : depuis deux décennies, il revendique 25 millions de visiteurs. Un succès considérable qui, pourtant, n’avait rien d’une évidence.

Aux origines du Quai Branly

7 octobre 1996 : le président Jacques Chirac annonce sa décision de créer un nouvel établissement consacré aux arts premiers. Amateur d’œuvres venues d’ailleurs depuis l’adolescence, l’ancien maire de Paris veut faire de ce musée un message politique : refus de l’ethnocentrisme et de la théorie du « choc des civilisations » au profit d’un dialogue fécond entre les cultures.

« C’est assez atypique pour un musée d’avoir été créé sur un manifeste politique qui est que l’Occident n’a pas le monopole du beau et que toutes les cultures sont à égale dignité », rappelle Angélique Delorme, directrice générale déléguée du musée sur l’antenne de France 24.

Mais le projet ne va pas sans résistances. Déjà, en 1995, l’entrée de l’art africain au Louvre fait polémique dans les milieux culturels. Jacques Chirac accédait ainsi au souhait du marchand d’art Jacques Kerchache qui, cinq ans plus tôt, avait publié une tribune dans Libération signée par 150 personnalités. Intitulé « Pour que les chefs-d’œuvre du monde entier naissent libres et égaux », le texte plaidait pour l’entrée des œuvres venues d’Afrique au Louvre et la création d’un nouvel établissement dédié aux arts premiers.

Le futur Quai Branly suscite également la colère des conservateurs du musée de l’Homme et du musée national des arts d’Afrique et d’Océanie, qui se voient priver de leurs collections ethnographiques au profit de la nouvelle institution. Malgré les polémiques, le projet est sur les rails. En 1999, l’architecte Jean Nouvel est retenu pour prendre les rênes de ce chantier colossal au bord de la Seine à 232 millions d’euros.

Le président de la République Jacques Chirac écoute, le 28 avril 2000 à l’Élysée, les explications de l’architecte Jean Nouvel, devant la maquette du futur musée du Quai Branly. © Michel Euler, AFP

Une inauguration et des critiques

Avec deux années de retard, le Quai Branly est inauguré en grande pompe le 23 juin 2006. De nombreuses personnalités, parmi lesquelles le secrétaire général de l’ONU Kofi Annan et l’ethnologue Claude Levi-Strauss, découvrent les 3 500 objets (masques rituels, statues, trônes, instruments de musique…) qui forment les collections permanentes, présentées sur un vaste plateau de 4 500 m² réparties par zones géographiques : Afrique, Asie, Océanie et Amériques.

« Il s’agissait pour la France de rendre l’hommage qui leur est dû à des peuples auxquels, au fil des âges, l’histoire a trop souvent fait violence. Peuples brutalisés, exterminés par des conquérants avides et brutaux. Peuples humiliés et méprisés, auxquels on allait jusqu’à dénier qu’ils eussent une histoire », déclare Jacques Chirac dans son discours inaugural.

Cependant, les critiques restent vives. La déambulation sombre et labyrinthique imaginée par Jean Nouvel est loin de faire l’unanimité. Certains ethnologues reprochent aussi à l’institution de présenter des œuvres coupées de leur contexte colonial. Dans un essai paru en 2007, l’anthropologue américaine Sally Price voit dans le Quai Branly « un musée des illusions » et « une occasion manquée ».

Le président français Jacques Chirac, entouré du secrétaire général de l'ONU Kofi Annan, salue le chef Laukalbi, originaire de Tanna (îles Vanuatu), et son neveu Jerry Napat, lors de l'inauguration du

Le président français Jacques Chirac, entouré du secrétaire général de l’ONU Kofi Annan, salue le chef Laukalbi, originaire de Tanna (îles Vanuatu), et son neveu Jerry Napat, lors de l’inauguration du musée du quai Branly. © François Mori, AFP

Mais au fil des ans, les doutes se lèvent. Le succès auprès du public est considérable. Séminaires et colloques font du Quai Branly un lieu incontournable de la recherche scientifique. Même les voix les plus critiques ont droit au chapitre, à l’image de l’anthropologue Benoît de L’Estoile, nommé directeur de l’enseignement et de la recherche de l’établissement.

Par ailleurs, le pari du dialogue des cultures est relevé à travers plusieurs expositions telles que « Amazonia » ou « Maori, nos trésors ont une âme », associant les peuples concernés. « Nous avons toujours voulu dans nos expositions associer les communautés d’origine en lien avec les collections dont nous sommes les ambassadeurs », affirme Angélique Delorme. « Dans l’exposition ‘Plumes du paradis’, nous avons par exemple travaillé avec des artisans de Papouasie-Nouvelle-Guinée. On essaye de croiser nos regards et de fertiliser la connaissance que nous avons de nos objets. »

Lilian Thuram, commissaire d’exposition

En 2011, le quai Branly crée l’événement en nommant commissaire d’exposition l’ancien footballeur et figure de l’antiracisme Lilian Thuram.

Aux côtés de l’historien Pascal Blanchard et de Nanette Snoep, la responsable des collections, le Guadeloupéen sélectionne 600 œuvres retraçant l’histoire des zoos humains, ces spectacles que les sociétés de la fin du XIXᵉ siècle offraient à leurs populations pour les divertir, mais aussi justifier la colonisation.

Une photo prise le 28 novembre 2011 montre des modèles anatomiques du XIXe siècle représentant des têtes d'hommes Botoduco, présentés dans le cadre de l'exposition "Zoos humains, L'invention du sauva

Une photo prise le 28 novembre 2011 montre des modèles anatomiques du XIXᵉ siècle représentant des têtes d’hommes Botoduco, présentés dans le cadre de l’exposition « Zoos humains, L’invention du sauvage ». © Fred Dufour, AFP

Cette exposition choc intitulée « Exhibitions : l’invention du sauvage » a pour ambition de démontrer comment cette imagerie dégradante a contribué à forger les stéréotypes racistes en Occident, en particulier à travers la photographie, média en plein essor. Elle s’attache aussi à redonner une identité, une histoire et une dignité à des hommes, des femmes et des enfants, réduits à un statut de bête de foire.

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« On a créé des expositions qui détonnaient dans le monde muséal […] et pris des chemins de traverse pour aller chercher des publics qui ne sont forcément des publics de musée », se félicite Angélique Delorme.

« Tatoueur, tatoué », le blockbuster du Quai Branly

Exceptionnelle par sa durée – un an et demi – et son succès avec plus de 700 000 visiteurs, « Tatoueur, tatoué » reste à ce jour l’une des expositions les plus populaires du musée. Mêlant l’art ancestral à la pop culture, l’événement offrait une plongée inédite dans l’histoire du tatouage à travers 180 œuvres.

Une photographie représentant un homme dont le corps est entièrement recouvert de tatouages réalisés par le Japonais Horiyoshi III est exposée dans le cadre de l'exposition "Tatoueurs, tatoués" au mu

Une photographie représentant un homme dont le corps est entièrement recouvert de tatouages réalisés par le Japonais Horiyoshi III. Elle est exposée dans le cadre de l’exposition « Tatoueurs, tatoués » au musée du Quai Branly, le 5 mai 2014, à Paris. © Jacques Demarthon, AFP

L’exposition présentait notamment une vingtaine de volumes en silicone tatoués par des maîtres de l’art du tatouage internationaux. On y apprenait que le mot « tatouage » est utilisé depuis le 18ᵉ siècle, grâce aux expéditions du capitaine Cook en Polynésie, le terme « tatau » signifiant « marquer » ou « inciser ».

Cette exposition itinérante a ensuite voyagé au Canada, aux États-Unis, à Taïwan, en Russie ou encore en Espagne, pour atteindre près de deux millions de visiteurs. Parmi les expositions les plus plébiscitées du Quai Branly, on peut aussi citer « Africa Fashion », visible jusqu’au 12 juillet, « Teotihuacan, cité des dieux » ou encore « Au fil de l’or ».

La restitution des œuvres du trésor royal d’Abomey

Le 9 novembre 2021, la France finalise la restitution de 26 œuvres des trésors royaux d’Abomey pillées au XIXᵉ siècle par les troupes coloniales au Bénin et conservées au musée du Quai Branly. L’aboutissement d’un processus inédit entamé avec la promesse faite en 2017 par Emmanuel Macron de restituer le patrimoine africain aux pays qui en ferait la demande.

Une photo prise le 10 septembre 2021 montre des statues issues des "Trésors royaux du royaume d'Abomey" au musée du quai Branly restituées au Bénin

Cette photo prise le 10 septembre 2021 montre des statues issues des « Trésors royaux du royaume d’Abomey » au musée du quai Branly, restituées depuis au Bénin. © Christophe Archambault, AFP

En février, un autre bien volé en 1916 en Côte d’Ivoire, le tambour parleur Djidji Ayôkwé, a également été rendu. Le Bénin a accueilli le retour des œuvres avec faste et a bâti un musée pour les abriter, tandis que le tambour parleur occupe désormais une place centrale dans le musée national d’Abidjan.

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Avec ses 380 000 œuvres, dont 72 000 proviennent d’Afrique, le musée du Quai Branly est en première ligne de la question de la restitution des biens culturels. Un processus qui devrait être facilité par la promulgation en mai d’une loi-cadre.

« On a longtemps buté contre un principe juridique qui est l’inaliénabilité » des collections publiques françaises, note Angélique Delorme.

Le principe d’inaliénabilité conduisait à acter au cas par cas chaque restitution via des lois spécifiques. « Cette loi-cadre va nous permettre de procéder plus facilement […] lorsqu’il y a des demandes d’investigation sur la provenance des œuvres et un souhait de retour vers le pays d’origine. »


Source:

www.france24.com

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