Pendant longtemps, les explications de la singularité humaine ont cherché ce qui nous a rendus capables de devenir aussi intelligents, plutôt que pourquoi nous aurions eu intérêt à l’être. C’est l’angle qu’adopte le neuroscientifique Nikolay Kukushkin, de l’université de New York, dans son ouvrage consacré aux origines de la conscience humaine.
Son point de départ bouscule une idée profondément ancrée : nous tenons pour évident que l’intelligence est ce que tout animal désire, comme si nous avions simplement trouvé un meilleur chemin évolutif pour y accéder.
Un présupposé qui nous arrange
Cette croyance, Kukushkin la juge un brin intéressée, à l’image de méduses qui s’étonneraient qu’aucune autre espèce n’ait su développer des cellules urticantes. Nous aimons penser que nous avons « gagné » l’évolution, avec cette image d’un singe qui se redresse, saisit un bâton et se voit récompensé par un cerveau surpuissant.
C’est un fait, le cerveau humain a progressivement augmenté tout au long de l’histoire humaine, en parallèle de l’évolution de nos capacités cognitives. Pourtant, le lien entre les deux n’est pas si clair, surtout quand on compare les différentes espèces humaines qui se sont succédé au fil du temps. Une nouvelle étude révèle ainsi quels mécanismes ont participé à cette évolution…. Lire la suite
Les explications classiques ne manquent pas. La bipédie, née du passage des arbres à la savane, aurait libéré les mains pour des tâches plus complexes. Un régime de plus en plus carné aurait permis d’alimenter un cerveau plus gros. Ces facteurs ont joué un rôle décisif, reconnaît l’auteur, mais ils expliquent seulement comment le cerveau humain est devenu possible, pas pourquoi il valait la peine d’exister.
L’intelligence a un coût
Car l’intelligence se paie cher, et pour beaucoup d’espèces, le jeu n’en vaut pas la chandelle. Un cerveau comme le nôtre consomme des quantités d’énergie prodigieuses : un gramme de tissu cérébral requiert dix fois plus de nutriments qu’un gramme moyen du reste du corps. À cela s’ajoute qu’un cerveau volumineux est plus lourd et plus facile à endommager.
Ces coûts finissent par l’emporter sur les bénéfices décroissants d’un cerveau toujours plus gros. Chaque espèce atteint un stade où son cerveau est « assez grand ». Si un cerveau deux fois plus volumineux avait offert un avantage de survie aux rhinocéros, souligne Kukushkin, l’évolution le leur aurait accordé au fil des millions d’années.

Quels sont les facteurs ayant favorisé l’émergence du genre humain ? La question alimente toujours d’intenses débats entre scientifiques. Si la chasse et la consommation de viande ont largement contribué à l’accroissement du cerveau, d’autres voix s’élèvent pour proposer un processus d’encéphalisation multifactoriel qui se serait, entre autres, développé autour la mise en place du concept d’alloparentalité…. Lire la suite
S’il n’en fut rien, c’est qu’ils n’y avaient aucun intérêt. La vraie question n’est donc pas de savoir pourquoi l’humain a réussi là où d’autres ont échoué, mais pourquoi nous avons eu besoin de superordinateurs quand une simple calculatrice suffisait aux autres.

Le cerveau a commencé à grossir bien avant l’apparition du premier Homo sapiens. Cela implique, selon le neuroscientifique Nikolay Kukushkin, que quelque chose comme « l’humain » était, tôt ou tard, inévitable. © adventtr, iStock
Le poids du groupe
Un schéma frappant pourrait l’expliquer. Si l’on mesure la taille du cortex cérébral, la « machine à comprendre » du cerveau, chez différentes espèces de primates, et qu’on la met en relation avec la taille moyenne de leurs groupes sociaux, les deux valeurs s’alignent sur une droite : plus le groupe est grand, plus le cortex l’est aussi.
L’humain arrive en tête sur les deux plans. Notre cortex est le plus développé par rapport au reste du cerveau, et notre groupe social type est le plus vaste, estimé autour de 150 individus. C’est le nombre de membres d’une société de chasseurs-cueilleurs, mais aussi la limite de connaissances sociales actives qu’un individu moderne peut entretenir. Les grandes organisations, par exemple, tendent naturellement à se fragmenter en unités d’environ 150 personnes.
L’hypothèse du cerveau social
Comment l’expliquer ? La question reste ouverte, mais les partisans de l’« hypothèse du cerveau social » avancent une piste : la vie en société serait une tâche d’une exigence inédite, imposant une pression sans précédent aux capacités du cerveau. Tous les mammifères utilisent, à un certain degré, leur cerveau comme un miroir, comprenant le comportement d’autrui en le simulant dans leur propre esprit.
Mais les primates, dont les groupes défensifs se comptent par dizaines, voire par centaines, ont dû gérer autant de modèles complexes et interconnectés de leurs congénères : leur personnalité, leurs émotions, leurs relations mutuelles, qui a fait quoi à qui et à quel moment.

Le 3 novembre se célèbre la Journée mondiale de la gentillesse. Être gentil au quotidien traduit un état d’esprit positif et une approche apaisée de l’autre. Être gentil serait donc bon pour notre santé… et à en croire une étude publiée il y a quelques années déjà… pour celle des babouins aussi. Alors qu’on cherche souvent à résumer le succès reproducteur des primates à leur rang dans la hiérarchie, cette étude suggère que le plus important chez les babouins femelles est d’entretenir un bon réseau social. Elles accordent donc de l’intérêt à la personnalité des singes. Et à ce petit jeu, ce sont les plus gentilles qui s’en sortent le mieux…. Lire la suite
Une masse de données que nous, humains, trouvons aussi naturelle que de dîner, mais qui dérouterait le plus malin des non-primates. En somme, résume l’hypothèse, c’est la vie sociale qui nous a poussés à devenir intelligents. Là où les autres théories décrivent les moyens de l’intelligence, celle-ci offre une motivation : si nos mains libres et notre régime carné ont rendu notre cerveau possible, la raison pour laquelle nous en avions besoin est de nous souvenir de tous les amis qui nous ont aidés à combattre les monstres.
Nous sommes faits pour les autres
Cette idée, l’auteur confie y penser sans cesse. Bien des récits ont été proposés sur la naissance de l’humanité : le travail nous aurait faits humains, dans la vision communiste du singe saisissant un outil, ou la violence, dans celle de 2001, l’Odyssée de l’espace, où le singe brandit une arme.
Ces théories n’étaient pas seulement scientifiques, note Kukushkin : c’étaient des récits des origines, aussi essentiels à l’esprit moderne pour se comprendre que les mythes l’étaient à l’esprit ancien. Or ils ne décrivent pas seulement le passé, ils dessinent un modèle pour le présent. Si vous êtes « fait pour » le travail, le travail devient le pilier de votre vie ; si vous êtes fait pour la violence, inutile de chercher à l’éviter.
On sait d’ailleurs de longue date que le bonheur dépend bien moins du bien-être individuel que de la richesse des liens sociaux
Mais plus nous apprenons sur nous-mêmes, plus il devient clair que nous sommes faits pour les autres. Notre essence même consiste à porter des dizaines, voire des centaines de semblables dans notre cerveau, à naviguer entre leurs émotions et leurs relations, à tirer sens et joie d’une vie partagée. On sait d’ailleurs de longue date que le bonheur dépend bien moins du bien-être individuel que de la richesse des liens sociaux.
Kukushkin cite l’étude de Harvard sur le développement adulte, lancée en 1938 et suivant des centaines de personnes durant plusieurs décennies, qui a montré que la qualité des relations proches prédit mieux une vie longue et heureuse que la classe sociale, le quotient intellectuel ou même les gènes. Trop souvent, la vie moderne nous fait oublier une vérité solidement établie : les amis valent la peine qu’on vive pour eux.
Un humain était-il inévitable ?
Cette hypothèse replace aussi la naissance de notre espèce dans un contexte plus vaste. Nos cerveaux ont commencé à grossir bien avant l’apparition du premier Homo sapiens. Tous les primates partagent cette relation entre taille du groupe et taille du cortex, ce qui signifie qu’il a toujours fallu un grand cerveau pour gérer de nombreux semblables.

Les relations sociales ont un impact positif sur la santé aux différents âges de la vie, affirme une étude aux États-Unis réalisée à partir de quatre enquêtes. L’effet sera maximal à l’adolescence et chez les seniors. En milieu de vie, la qualité des liens sociaux importerait plus que la quantité…. Lire la suite
Et cela implique, selon l’auteur, que quelque chose comme l’humain était, tôt ou tard, inévitable. De même que l’apparition des premières cellules extrayant leur énergie d’autres organismes traçait déjà la voie vers un être capable de maîtriser le feu puis la fission nucléaire, l’hypothèse du cerveau social pointe une logique comparable.
Une fois les primates entraînés dans cette course à l’agrandissement des groupes et des cerveaux, il devait fatalement émerger un jour des individus aux groupes assez vastes et aux cerveaux assez avancés pour se mettre à dialoguer, à inventer symboles et catégories abstraites. Et de là devaient naître, inévitablement, une forme de culture, d’art et de civilisation. C’est ce langage symbolique, transmis d’une personne à l’autre par la culture, qui parachève selon Kukushkin le portrait de l’être humain, lentement cristallisé au fil de milliards d’années d’évolution.
Source:
www.futura-sciences.com




