Dans la vitrine du musée du Wiltshire, à Devizes, près de Bath, les artefacts de la sépulture principale mise au jour à Upton Lovell en 1801 sont attribués à un homme à la barbe fournie, dessiné à l’arrière-plan. À l’issue de ces premières fouilles, réalisées par l’archéologue William Cunnington (1754-1810), ce dernier avait déduit « de la taille des ossements » que le défunt « semblait être un homme corpulent », selon un communiqué du musée, qui conserve les archives de Cunnington. Datés d’environ 1850-1700 avant notre ère, les objets qui l’accompagnaient semblaient appuyer cette identification : une hache de combat, divers outils lithiques, et un assemblage d’ossements d’animaux perforés qui fut interprété comme les ornements d’une cape cérémonielle.
Chamane et orfèvre
En 2020, de nouvelles fouilles dans le tumulus endommagé par les labours ont permis de récupérer des restes humains et de nouveaux objets. C’est à cette occasion que des traces d’or ont été identifiées sur certains outils ; deux ans plus tard, une publication dont Sciences et Avenir s’est fait l’écho révélait que ces artefacts servaient à travailler l’or – autrement dit, qu’il s’agissait de la trousse à outils d’un orfèvre.On supposait ainsi qu’il s’agissait d’un chamane métallurgiste. Sa parure en os allait dans ce sens : « Le collier fait d’os, et les os disposés au bas de sa cape auraient tinté et cliqueté pendant qu’il dansait ; on peut donc l’imaginer participant à des cérémonies », raconte David Dawson, conservateur du musée, dans une vidéo.
Ces galets polis par l’eau portent des traces d’or. Crédits : Wiltshire Museum
Un travail d’ornement et non de fusion
Quant à ses outils, ils permettent de reconstituer toute une chaîne opératoire : des coupelles fabriquées à partir d’éponges fossiles étaient sans doute utilisées pour mélanger de l’ocre ou des adhésifs, les haches de combat servaient à marteler et lisser l’or avec cet ocre, une pierre de touche permettait d’évaluer le degré de pureté du métal. Une aiguille émoussée pourrait même avoir été utilisée pour décorer les feuilles d’or en les perforant.Cette boîte à outils est un indice majeur de son savoir-faire en matière de métallurgie. Mais selon les chercheurs qui l’ont examinée, ce travail d’orfèvrerie ne consistait pas « en une transformation à haute température, il s’agissait d’un travail minutieux de l’or à petite échelle, faisant appel à un ensemble d’outils composés de matériaux variés pour embellir des objets fabriqués dans d’autres matériaux » – en recouvrant de feuilles d’or ornées des artefacts en bois, ou en cuir par exemple.

La pierre de touche de l’orfèvre. Crédits : Wiltshire Museum
Connaissance des pierres et du métal
Cet orfèvre ne pratiquait donc pas la fusion, mais façonnait le minéral au moyen de procédés de percussion et de polissage. Ses outils lithiques, à l’origine des galets polis par l’eau, nécessitaient tous un entretien minutieux. Et chacun d’eux, tout comme les haches de combat en dolérite, étaient des pièces réutilisées pour le travail du métal – ce qui impliquait que cet orfèvre connaissait aussi bien les pierres que l’or.
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L’analyse de son ADN réserve une surprise de taille
Pour en savoir plus sur ce personnage fascinant, le musée du Wiltshire a demandé à l’Institut Francis Crick de Londres de réaliser une analyse génétique afin de déterminer son ascendance. Pour ce faire, des échantillons d’os de son crâne, d’une dent et d’un orteil ont été prélevés. Mais en plus de connaître son appartenance à un groupe génétique – en l’occurrence les Campaniformes, ce qui correspond à l’ascendance courante dans la Grande-Bretagne de l’âge du bronze –, les chercheurs ont surtout élucidé son sexe biologique avec une surprise à la clé.Deux chromosomes X, il s’agissait donc d’une femme ! Une analyse plus détaillée de ses os laisse penser qu’elle était âgée de plus de 45 ans, et qu’elle aurait non seulement été grande (1,65 mètre) pour une femme de cette période, mais aussi de constitution robuste. En outre, elle souffrait d’arthrite au poignet droit, ce qui correspond à une utilisation de longue date d’outils de travail du métal.

Ces haches de combat, à divers degrés d’usure, ont été réutilisées en tant qu’outils lithiques pour le travail de l’or. Crédits : Wiltshire Museum / Crellin et al., 2023
Réévaluer les collections muséales pour briser les stéréotypes
Cette femme était donc à la fois une orfèvre et une chamane, les deux univers étant étroitement liés, rappelle David Dawson : « Depuis des millénaires, il existe un lien entre les métallurgistes, l’au-delà et le monde des esprits ». On comprend aussi quelle forme de pouvoir démultiplié représente ce double rôle, et le fait qu’il ait pu être endossé par une femme renforce le caractère exceptionnel du personnage. Exceptionnel à nos yeux modernes en tout cas.Cette analyse ADN révèle donc combien il est nécessaire, pour mieux comprendre les sociétés anciennes, de reconsidérer également les collections muséales, comme le rappelle la conservatrice du musée du Wiltshire, Lisa Brown : « Ces recherches novatrices, faisant appel à des techniques de pointe, montrent combien il est important de mettre les collections des musées à disposition pour des analyses scientifiques. Nous avons désormais une toute nouvelle conception de cette sépulture, qui réécrit son histoire, brise les stéréotypes et place les femmes au premier plan de notre compréhension de la société du début de l’âge du bronze. »L’orfèvre d’Upton Lovell n’avait pas été enterrée seule : dans le tumulus se trouvait un autre individu, inhumé en position assise. On pensait jusqu’à présent qu’il pouvait s’agir de l’épouse du chamane. Encore un cliché, dirions-nous aujourd’hui. Mais qui était-ce alors ? Malheureusement, on ne le saura probablement jamais, car ces ossements ont aujourd’hui disparu.
Source:
www.sciencesetavenir.fr




