Sécurité & JusticeL’affaire Méchinaud, les disparus de Noël

L’affaire Méchinaud, les disparus de Noël

C’est un drame irrésolu depuis 1972 : une veille de Noël, toute une famille disparaît sur une route près de Cognac. Un mystère comme seule la fiction pouvait le faire ?

Le soir du 24 décembre 1972, dans la région rurale de Cognac en Charente-Maritime, la discrète famille Méchinaud – Jacques, Pierrette et les petits Éric, 7 ans, et Bruno, 4 ans – est invitée pour le réveillon chez leurs amis. Quatre petits kilomètres et le cours tumultueux de la Charente séparent le lieu des festivités de la petite maison aux volets verts où vit la famille, à Boutiers-Saint-Trojan. Mais vers une heure du matin, après que les portières de la SIMCA 1100 se sont fermées, la famille s’évanouit dans un épais brouillard. Elle n’est jamais arrivée chez elle où pourtant l’attendaient les cadeaux des enfants soigneusement emballés, le frigidaire rempli d’une bourriche d’huîtres et d’une dinde pour le repas du 25. Depuis que la disparition a été prise au sérieux par la police, alors que l’enquête ne s’est arrêtée sur aucune piste – l’accident, le féminicide et double infanticide, l’implication d’un amant ou la disparition volontaire – les fouilles n’ont jamais cessé pour trouver une réponse. De 1973 à 2011, 2014, 2020, chaque fois la Garonne a été sondée, des zones fouillées, la maison – restée dans l’état dans lequel elle a été laissée – étudiée. Chaque fois qu’un ossement a fait surface dans les environs, un test ADN a été conduit dans l’espoir – comme ce fut le cas pour l’affaire de la disparition du docteur Godard – d’avoir enfin une réponse. Chaque fois, c’est raté. Face à ce cold case tendant vers le congelé, le pôle des crimes sériels ou non élucidés (PCSNE) décide d’ouvrir, le 23 novembre 2023, une enquête pour « arrestation, enlèvement et séquestration ». Marie-Céline Lawrysz, procureur de la République adjointe au pôle cold cases du tribunal judiciaire de Nanterre, a même fait un appel à témoins, à cette occasion : « Les personnes qui ont des choses à nous dire, même s’il s’agit d’un petit détail qui peut leur sembler anodin, ne doivent pas hésiter à écrire à l’adresse mail du parquet cold cases de Nanterre, ou appeler la gendarmerie ou le commissariat pour faire état d’un élément qui nous serait remonté ensuite par les services enquêteurs. » Me Didier Seban, avocat spécialisé dans les cold cases et qui représente la dernière partie civile – la sœur de Pierrette – explique combien la famille ne s’est pas reconstruite après cette disparition mystérieuse : « C’est pour cela que l’on continue de chercher, la société doit avoir des réponses. »

C’est dans ce cadre qu’en janvier 2026 on l’annonce : il faudra de nouveau fouiller, sonder le fleuve, explorer les cavernes, fouiller la terre, en bref creuser le mouchoir de poche que les pelleteuses et les plongeurs ratissent depuis des décennies. Des fouilles qui ont de nouveau fait chou blanc, « c’est toujours comme ça avec les Méchinaud », nous explique Jean-Charles Chapuzet, téméraire journaliste charentais qui a mené l’enquête sur l’histoire qui hante les paysages de son enfance. Par une coïncidence incroyable, il a sorti son livre Les disparus de Noël” (éditions La Tengo), au moment même où les fouilles reprenaient. Dans cet ouvrage, le journaliste ne se vante pas d’avoir trouvé la clé de l’énigme mais nous promène dans un dédale de fausses pistes, de rumeurs, d’impasses, et même à travers les prévisions de voyants.

Actu-Juridique : Pourquoi l’histoire des Méchinaud vous a-t-elle marqué ?

Jean-Charles Chapuzet : Je suis né à Jonzac, à une trentaine de kilomètres du lieu de disparition des Méchinaud. Cette affaire a marqué toute mon enfance, mon adolescence : c’était comme une légende locale, tout le monde était passé devant cette maison aux volets verts, tout le monde avait sa version sur le destin de cette famille entière, volatilisée. Dans ma carrière de journaliste indépendant, j’ai un jour commencé à faire du journalisme gonzo, à mettre en histoire mon travail journalistique et à me mettre en scène. J’ai travaillé sur des histoires locales, comme celle de l’Angoumoisin Jean-Claude Landrat, rendu célèbre par un épisode de Strip-Tease (« La soucoupe et le perroquet ») et qui a entraîné un livre (Mauvais plan sur la comète, éditions Marchialy). Et, en raison de ce succès en librairie, tous mes amis me demandaient quand je me pencherais enfin sur les disparus de Boutiers.

AJ : Comment avez-vous abordé cette histoire d’un point de vue personnel ?

Jean-Charles Chapuzet : Au départ, comme il s’agissait d’un dossier non résolu, cela me faisait assez peur. Et puis si cette histoire est connue de tous et toutes dans les Charentes, nationalement, elle n’avait pas la notoriété d’un Xavier Dupont de Ligonnès ! Puis j’ai compris que le rien était la meilleure des matières, finalement : Hitchcock en rêvait, les Méchinaud l’ont fait ! J’ai décidé de suivre les ragots du village, les échecs des flics, les journalistes envoûtés par un mystère inouï, une géographie qui referme la clé de l’énigme… Dans une eau à sept degrés, j’ai accompagné les plongeurs sapeurs-pompiers dans le dédale des galeries de Saint-Même-les-Carrières totalement inondées. J’ai amené le lecteur dans cette quête : je n’ai pas trouvé les Méchinaud, j’ai écrit une histoire qui est devenue un fantasme collectif. Depuis que le livre est sorti, c’est la folie : je reçois chaque jour des messages m’indiquant des pistes à explorer. Même des voyants me contactent !

AJ : Vous avez passé des mois à travailler sur cette histoire, rencontré tous les acteurs de l’époque. Avez-vous le début d’une hypothèse sur ce qui s’est passé cette nuit de Noël ?

Jean-Charles Chapuzet : J’ai décidé de ne pas écrire le livre d’une intime conviction. Je laisse planer le doute, qui est partout. Je penche pour une version liée au profil psychologique et sociologique du couple de disparus. Beaucoup de celles et ceux qui les connaissaient ont parlé ; je me suis lié d’amitié avec l’amant de l’époque de Pierrette. Le mari, issu d’une famille très défavorisée alors que l’amant était aisé : nous sommes sur deux parcours radicalement différents. La frustration est à mon sens l’une des explications de cette disparition.

AJ : Avez-vous rencontré des difficultés à parler avec certaines personnes ?

Jean-Charles Chapuzet : Dans mon livre j’évoque quelques échecs, bien sûr : les faits étant si anciens, les personnes ont tendance à ne pas vouloir remuer le passé. Mais je dois être sympa, car j’ai tout de même eu pas mal de retours. Et puis, au-delà des personnes, je me suis attelé à raconter l’histoire à travers le paysage, qui joue un très grand rôle dans cette histoire.


Source:

www.actu-juridique.fr

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