PolitiqueHistoire politiqueAvoir raison avec... Frida Kahlo 3/5 : "Je n'ai jamais peint mes rêves,...

Avoir raison avec… Frida Kahlo 3/5 : "Je n'ai jamais peint mes rêves, j'ai peint ma réalité"

Lorsqu’il arrive au Mexique en 1938, André Breton, chef de file français du surréalisme, découvre les toiles de Frida Kahlo : c’est pour lui un véritable choc esthétique. Subjugué, il cherche à tout prix à associer la peintre à son mouvement. Pourtant, c’est peu dire que la fascination ne sera pas réciproque…

Une relation ambivalente avec le surréalisme

Lorsqu’elle se rend à Paris sur l’invitation d’André Breton, Frida Kahlo reproche aux artistes surréalistes « d’infecter l’atmosphère avec des théories et des théories qui ne deviennent jamais réalité »… Elle tirera tout de même parti de ce mouvement, qui jouera un rôle essentiel dans la reconnaissance de son œuvre, « surtout en dehors du Mexique », comme l’explique Célia Stara, docteure en études hispano-américaines et histoire de l’art.

André Breton insiste sur le fait que le travail de Frida Kahlo répond à des « lois irrationnelles », qu’il est nourri de symboles et de mythes qui lui confèrent un « pouvoir visionnaire ». Dans sa toile Ce que l’eau m’a donné (1938), par exemple, Frida Kahlo se représente dans son bain, ses pieds émergeant d’une eau trouble, où abondent des éléments oniriques. « On y voit un oiseau mort, une femme avec une corde au cou, deux femmes nues, un volcan d’où sort un gratte-ciel, les parents de Frida Kahlo, ses robes Tehuana… le tout représenté de façon réaliste, avec une précision qui rappelle aussi son amour pour la peinture de Jérôme Bosch », note Gaëlle Hourdin, maîtresse de conférence à l’université Toulouse-Jean Jaurès et spécialiste de poésie hispano-américaine contemporaine.

Célia Stara fait remarquer que si la douleur occupe une place prépondérante dans l’œuvre de Frida Kahlo, ce que l’eau m’a donné est aussi marqué par la présence du désir : « Il y a cette référence à l’amour lesbien, et cette nature luxuriante qui semble surgir de son entre-jambe, comme une source de vie qui offre une plongée dans l’intériorité de l’artiste. L’inconscient et le rêve sont charriés par cet élément aquatique que le philosophe Gaston Bachelard associe aux mondes intérieurs. Pour autant, pour Frida Kahlo, cet inconscient n’est pas distinct de sa réalité, et son art ne cherche pas à développer des artifices pour l’atteindre. »

Le journal de Frida Kahlo, un objet protéiforme

De 1944 jusqu’à sa mort en 1954, Frida Kahlo tient un journal, que Gaëlle Hourdin décrit comme un « objet protéiforme, où texte et images sont en relation, mais jamais sur le mode de l’illustration. En marge des textes apparaissent des petits dessins, mais aussi des collages, des mots indépendants. L’espace y est saturé par des listes qui semblent relever de l’écriture automatique, des poèmes, des adresses (à Diego Rivera, à Staline ou à son amante Jacqueline Lamba), ou encore des passages réflexifs et introspectifs. »

Écrivait-elle son journal pour elle-même ? Ou était-il destiné à d’autres regards que le sien ? Gaëlle Hourdin rappelle que cette ambiguïté est propre au journal intime : « Le journal est par essence l’espace du retour à soi, mais en même temps avec l’idée qu’il peut être lu, ne serait-ce qu’à la mort. Et l’imminence de la mort est très présente à la fin du journal de Frida Kahlo, puisqu’elle y dresse une liste de remerciements, à ses médecins, à ses amis, à ses infirmiers… ce qui montre bien qu’elle s’adressait aussi aux autres avec ce document. »

Une page du journal de Frida Kahlo, Collection of Museo Dolores Olmedo Patino, Mexiko City ouvrir crédits photo
Une page du journal de Frida Kahlo, Collection of Museo Dolores Olmedo Patino, Mexiko City ©Getty – © Fine Art Images/Heritage Images

Sons diffusés pendant l’émission :

Extraits de la série « Des ailes de mouette noire : portrait en miroir de Frida Kahlo » réalisée par Laure Egoroff pour France Culture en 2014 ; lectures par Odja Llorca et Odille Lauria ; lettres traduites par Christilla Vasserot pour les éditions Christian BourgoisLecture par Joséphine Reinartz d’un extrait du Journal de Frida Kahlo, traduit de l’espagnol par Ariana Saenz Espinoza et Léontine Zumthor dans une co-édition Le rayon blanc et les Éditions des femmes-Antoinette Fouque (à paraître en novembre 2026)Chanson de fin : Lhasa de Sela, El Pájaro

1785926705 214 2048

Pour aller plus loin :

Gaëlle Hourdin est la co-autrice avec Modesta Suarez d’un article sur le journal de Frida KahloOuverture dans un nouvel ongletCélia Stara est l’autrice d’une thèse intitulée Influences et interrelations dans la production des femmes surréalistes exilées au Mexique. Une constellation de créatrices (1939-1971)Célia Stara est également co-commissaire de l’exposition Surréalisme et Mexique : Miroirs magnétiques, à la Maison André Breton de Saint-Cirq-Lapopie dans le Lot jusqu’au mois de novembre 2026


Source:

www.radiofrance.fr

Articles récents

spot_img

Articles récents

Annonce publicitairespot_imgspot_img

Avoir raison avec… Frida Kahlo 4/5 : 75 autoportraits et une identité hybride

"Je me peins parce que je suis très souvent seule, disait Frida Kahlo, parce que le sujet que je connais le mieux, c’est moi-même",...

Des “délinquants jetables” venus de France écument la Suisse

Une attaque dans un magasin d’armes du canton de Bâle-Campagne le 26 juillet. Une opération similaire, quatre jours plus tôt, dans le...