Sécurité & JusticeHISTOIRE. Les bagnes à l’époque du Premier Empire

HISTOIRE. Les bagnes à l’époque du Premier Empire

En matière de politique carcérale, après les hésitations et les velléités de réforme de la période révolutionnaire, l’ère napoléonienne se caractérise non seulement par un retour à la tradition, mais aussi par un développement du système des bagnes. Aux yeux de l’opinion publique, ceux-ci incarnent un système répressif tout à la fois rôdé, dissuasif et rentable pour la société. Il faut attendre la monarchie de juillet pour que des voix s’élèvent pour en dénoncer l’archaïsme, et le IIe Empire pour que les bagnes métropolitains soient définitivement fermés « au profit » de ceux d’outre-mer.

Un bagnard. La couleur des bonnets illustrait la durée de la peine : vert (comme dans l’image) pour le bagne à vie, rouge pour le bagne à durée déterminée.

 

Pendant des siècles, les galères ont dominé la Méditerranée. Engins de guerre indispensable des marines de la Renaissance, elles nécessitent chacune entre 100 et 200 rameurs (exceptionnellement 300) qui, à partir du XVIe siècle, ne sont plus des marins libres, les bonevoglie, devenus désormais introuvables, mais des captifs, qu’il s’agisse de prisonniers, généralement turcs, ou de condamnés. La puissance maritime française s’affirme tardivement, mais à partir de Richelieu devient un outil indispensable au service du royaume. Or, pour armer la quarantaine de galères que compte à cette époque la flotte, il faut pouvoir disposer de plusieurs milliers de galériens ; certes, après la révocation de l’édit de Nantes on puise sans vergogne chez les protestants, mais progressivement les chiourmes se trouvent constituées de prisonniers de droit commun, les tribunaux du royaume étant vivement encouragés à alimenter en condamnés le bagne de Marseille, base des galères. Chacune de ces dernières, qu’elle soit en mer ou à quai, devient le lieu de travail et de vie de ces rameurs, serrés jour et nuit comme des sardines dans une promiscuité et une saleté épouvantables. D’abord exceptionnellement, puis de plus en plus souvent, notamment à la mauvaise saison, les chiourmes sont aussi employées à terre pour des travaux d’entretien des navires ou de terrassement.

Fin des galériens, naissance des forçats

Mais le XVIIIe siècle est celui de la décadence des galères. Ces bateaux élégants et prestigieux sont devenus des systèmes d’armes coûteux et inefficaces, dépassés par les grands navires à voiles qui tiennent mieux la mer et, surtout, disposent d’une supériorité écrasante en matière d’artillerie : en effet, les galères ne peuvent aligner leurs pièces qu’à l’avant, en raison de la présence des rameurs, alors que sur les voiliers les flancs en sont hérissés. Leur nombre se réduit donc progressivement, tandis que celui des chiourmes demeure stable ; finalement, l’ordonnance royale du 16 juin 1748 décide que « toutes les galères dans les ports seront désarmées entièrement et les chiourmes seront gardées à terre, dans des bagnes, salles de force ou autres lieux destinés à les renfermer« . Que faire de ces prisonniers désormais sans emploi ? Avec le temps, le « moyen » s’est substitué au « but » : les galériens deviennent ainsi des forçats, toujours au service de la Marine royale mais, désormais, chargés d’effectuer à terre toute sorte de travaux pénibles. Les galères étant progressivement désarmées, les 4 000 forçats de Marseille sont transportés dans les arsenaux de Toulon et de Brest.

Ces détenus sont gardés et gérés par un personnel aux statuts, grades et appellations bien spécifiques, tirant ses origines du corps des équipages des galères qui, jusqu’à sa dissolution en 1748, constituait une entité à part, ne dépendant pas de l’Amiral de France mais du Général des galères. Le personnel de surveillance comprend les argousins, à qui est confiée la tâche de la surveillance à l’intérieur des salles, avec une attention particulière aux opérations de ferrement et déferrement, et les pertuisaniers, chargés d’escorter les forçats lors des leurs déplacements. L’ensemble est encadré par des bas-officiers appelés, conformément à la tradition des galères, comes et sous-comes. S’y ajoutent des aumôniers, des commis aux écritures et du personnel médical (chirurgiens et pharmaciens). Dans chaque bagne, l’ensemble est placé sous la direction d’un « commissaire aux chiourmes ». À Brest, à la fin du XVIIIe siècle, on compte ainsi entre 300 et 400 agents chargés de la surveillance d’environ 3 000 forçats. La moralité et même la discipline de ce personnel effectuant des tâches dangereuses et méprisées, laisse souvent à désirer ; l’ivrognerie y est très répandue, ainsi que le vol, l’insubordination, l’abandon de poste et la violence. Des troubles agitent même les pertuisaniers de Brest en 1790, puis encore en 1792. Une réforme s’impose et en 1793, on supprime les pertuisaniers et les argousins, remplacés par un corps unique de « gardes de la chiourme » organisé de manière militaire et encadré par des sergents.

Pendant la période napoléonienne, la population des bagnes voit sa composition se modifier. Si les faux-sauniers, très nombreux sous l’Ancien Régime, disparaissent suite à des réformes législatives, le nombre de détenus militaires (déserteurs et autres) augmente. Le Code pénal de 1810 (un « code de fer » selon les mots de Robert Badinter) prévoit que la peine des travaux forcés pourra être prononcée par les cours d’assises en cas de  meurtre, de coups volontaires commis avec préméditation, de viol sur mineur de quinze ans, de séquestration, d’incendie volontaire, de pillages, de fausse monnaie, de faux en écriture publique etc. Toutefois, les femmes et les mineurs de moins de seize ans coupables de ces crimes ne peuvent être condamnés au bagne, pas plus que les vieillards de plus de soixante-dix ans ; pour ces trois catégories, la loi prévoit l’enfermement dans des prisons.

Les tâches de la « grande fatigue » et de la « petite fatigue »

Pour ce qui concerne la vie des forçats dans les bagnes, la période napoléonienne se situe dans une parfaite continuité. Une fois les chaînes de forçats arrivées à destination, les détenus sont d’abord placés en quarantaine, lavés et enregistrés dans les registres des matricules ; on y indique l’identité de chacun, le motif de sa condamnation, la durée de sa peine et sa description physique. C’est ainsi qu’au Service Historique de la défense de Brest on peut retrouver le signalement du célèbre Vidocq, arrivé le 13 janvier 1798 : « Vingt-deux ans, taille 5 pieds, 2 pouces, 6 lignes [environ 1m69]; cheveux, sourcils châtains et barbe de même ; visage ovale, bourgeonné ; les yeux gris, le nez gros, bouche moyenne, menton rond et fourchu, front bas, ; ayant une cicatrice à la lèvre supérieure côté droit ; les oreilles percées« . Les bagnards reçoivent leur uniforme : bonnet rouge (pour les condamnés à des peines déterminées), ou vert (à perpétuité), casaque rouge, pantalon jaune. Leur tête est entièrement rasée, le crâne chauve servant à la fois à prévenir l’infestation par les parasites et à assurer l’identification en cas d’évasion. La quarantaine finie, les forçats intègrent le bâtiment du bagne proprement dit. Ils y sont enchaînés par deux, inséparables le jour comme la nuit, voués aux mêmes travaux et dormant ensemble. L’administration prend soin d’associer un ancien à un nouveau, afin de limiter les connivences et de diminuer les risques d’évasion.

Les tâches sont réparties en deux catégories : la « grande fatigue » (taille de pierre, sciage de long, curage du port, halage à terre des vaisseaux…) est réservée aux nouveaux arrivants. Les forçats ayant expié la moitié de la peine sans subir de sanction lourde, peuvent être affectés à la « petite fatigue » : travaux divers dans les ateliers, dans les cuisines voire (pour ceux qui savaient lire et écrire) aux écritures ; une petite rétribution leur est versée, qui leur permet d’améliorer l’ordinaire. Certains sont même autorisés à travailler à l’extérieur, chez des artisans ou des particuliers, mais ils doivent de toute manière réintégrer le bagne pour la nuit.

Le bagne de Toulon est l’ancêtre de tous les bagnes français. Créé en 1748, il reste tout au long de son existence le plus important. Le deuxième en importance est celui de Brest, dans lequel la première chaîne, en provenance de Toulon, arrive en mai 1749. Celui de Rochefort peut accueillir au début du XIXe siècle jusqu’à 1 500 forçats ; la mortalité y est beaucoup plus importante qu’à Toulon ou Brest, en raison des marais qui entourent la ville et du paludisme qui y règne.

Toulon, Brest et Rochefort

Toulon, Brest et Rochefort sont les trois « grands bagnes », mais d’autres, plus petits et à la vie plus ou moins éphémère, sont créés pendant la période napoléonienne. Celui de Lorient ouvre en 1796 et est destiné aux soldats, déserteurs ou indisciplinés ; il ferme en 1830. Le bagne du Havre, crée en 1798, est aussi réservé aux militaires et ferme rapidement, en 1803, au profit de celui de Cherbourg qui, ouvert la même année, est fermé en 1815. D’autres bagnes sont établis à Nice (1792-1811) et dans des villes situées de nos jours à l’étranger : Anvers (1804-1814), Civitavecchia (1810-1814), Gênes (1805-1814) et La Spezia (1808-1814).

En 1790, on compte au total 5 800 forçats. Leur nombre redescend à 4 000 en 1795 (suite, notamment, aux diverses amnisties de la période révolutionnaire), pour remonter à 10 000 en 1812 avant d’atteindre en 1814 un pic de 16 305, le plus important dans l’histoire de France. Ils ne sont plus que 6 000 en 1830, preuve que l’Empire fut, vraiment, « l’âge d’or » des bagnes.

 

 

Bibliographie. Service Historique de la défense de Brest, sous-série 2 0 ; Encyclopédie de Diderot, première édition, 1757, tome 7, Durival (Jean-Baptiste), « Galérien » ; Joannic-Seta (Frédérique), Le bagne de Brest – naissance d’une institution carcérale au siècle des Lumières, Presses universitaires de Rennes, 2000 ; Pierre (Michel), Le Temps des bagnes, Paris, Tallandier, 2018 ; Castan (Nicole) et Zysberg (André), Histoire des galères, bagnes et prisons en France de l’Ancien Régime, Toulouse, Privat, 2002 ; Vigié (Marc), Les Galériens du roi, Paris, Fayard, 1985 ; Zaccone (Pierre), Histoire des bagnes depuis leur création jusqu’à nos jours, Paris, Bunel, 1870.

 

 


Source:

www.actu-juridique.fr

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