Si nous en trouvons dans les sélections parallèles, il n’y a pas un seul film venu du continent africain en compétition officiel au prochain Festival de Cannes. Il ne faudrait pas pour autant en conclure qu’il ne se passe plus rien, côté cinéma, dans cette partie du monde : pour preuve, la dernière Berlinale en voyait trois concourir pour l’Ours d’or, et les hasards de la programmation font qu’ils sortent tous en salles françaises ces jours-ci.
« Soumsoum, la nuit des astres », de Mahamat-Saleh Haroun
Avec Soumsoum, la nuit des astresOuverture dans un nouvel onglet, Mahamat‑Saleh Haroun signe un film enraciné dans le Tchad de son enfance. Dans un village du nord‑est du pays, frappé par une catastrophe naturelle et la mort inexpliquée de nourrissons, une jeune femme indépendante devient la cible idéale d’une communauté en quête de coupable. À travers elle, le cinéaste interroge les mécanismes de la peur, de la superstition et de la domination masculine, tout en donnant une place centrale à des figures féminines capables de résister, de voir et de transmettre autrement.
Tourné dans le massif de l’Ennedi, en Scope, Soumsoum, la nuit des astres déploie un univers fantastique sans effets spéciaux, nourri de paysages, de corps et de croyances anciennes. Le film convoque la mémoire d’un monde préislamique, les traces de mythes oubliés et la présence des morts parmi les vivants.. Entre récit initiatique, conte politique et geste de sauvegarde d’une mémoire menacée, Mahamat‑Saleh Haroun bâtit ici un autre récit possible du Tchad, loin des images figées ou assignées.
« Je ne voulais pas amener Maïmouna Miawama vers quelque chose de fabriqué. Elle est comme ça dans la vie : très douce, bienveillante, même quand la colère surgit. Elle parvient à la maîtriser sans en faire un spectacle. C’est une manière d’agir à bas bruit, avec dignité, qui permet de modifier le cours des choses sans opposition frontale. Tomber dans le mimétisme de celui qui domine, c’est déjà être vaincu . C’est dans sa douceur et sa tendresse que résident toute sa force. »
« Ces fantômes et ce passé surgissent aussi d’un territoire stupéfiant, un désert du nord‑est du Tchad qui n’a rien à envier à la Monument Valley des westerns de John Ford. Ces paysages sont considérés comme porteurs d’âmes, comme des êtres vivants. Le cinéma est aussi le lieu de fabrication d’une mémoire collective mondiale, et je voulais que le spectateur découvre, à travers le regard de Kellou, une partie de cette mémoire qui n’avait encore jamais été montrée. »
« À voix basse », de Leyla Bouzid
Le dernier film de Leïla Bouzid, À voix basseOuverture dans un nouvel onglet, trouve son origine dans une maison, celle de sa grand-mère, située à Sousse, en Tunisie. Cette demeure, chargée d’histoires et de souvenirs, devient bien plus qu’un simple décor. Elle incarne un personnage à part entière, ambivalent, à la fois refuge et espace hostile. À travers ses murs, ses escaliers art déco et ses jeux de lumière, la réalisatrice explore la mémoire familiale et les non-dits qui hantent les générations. Le film, porté par une narration audacieuse où passé et présent coexistent dans un même plan, interroge la manière dont les lieux conservent les traces des vies qui les ont traversés.
« Je voulais filmer cette maison avant qu’elle ne disparaisse, car elle porte en elle une mémoire vivante. Quand nous y entrons, nous sommes à la fois l’adulte que nous sommes devenus et l’enfant que nous avons été. Le cinéma a ce pouvoir de rendre visible l’invisible, de faire coexister les époques dans un même espace. C’est une façon de dire que le passé ne meurt jamais vraiment. Il nous habite, nous hante, et parfois, nous libère. »
ouvrir crédits photo« Quand j’ai décidé de filmer cette maison, c’était comme un acte de résistance. Elle risquait d’être détruite, remplacée par des immeubles, effacée de la mémoire de Sousse. Mais pour moi, elle est bien plus qu’un bâtiment : c’est un corps vivant, avec ses cicatrices, ses silences et ses éclats de lumière. En la filmant, je voulais capturer cette ambivalence, à la fois refuge et prison, à la fois familière et étrangère. Et puis il y a Salma Bakar, qui incarne ma grand-mère. Elle n’est pas comédienne, mais elle porte en elle toute une histoire de combat, de cinéma et de politique. Elle a accepté de se laisser diriger, de jouer avec cette vulnérabilité qui est aussi la sienne. Le film, c’est cette rencontre entre une maison qui va disparaître, une actrice qui se révèle, et une réalisatrice qui tente de concilier deux cultures, deux regards, deux manières d’être au monde. »
« Première ligne », de Merzak Allouache
Avec son dernier film Première ligneOuverture dans un nouvel onglet, Merzak Allouache explore l’Algérie contemporaine sous le prisme de la comédie. Le réalisateur, connu pour ses œuvres souvent sombres, puise cette fois son inspiration dans un phénomène social aussi surprenant que révélateur : l’art de cuisiner sur la plage. À travers l’histoire d’une famille déterminée à préparer une tchouk-tchouka malgré les aléas d’une journée surpeuplée, Allouache dépeint une société algérienne en pleine transformation, où les traditions se heurtent aux nouvelles réalités. Les plages, autrefois lieux de liberté et de simplicité, sont devenues des espaces saturés, où l’on installe des paravents pour se protéger des regards, où l’on cuisine des plats complexes comme pour recréer un chez-soi en plein air. Ce décor sert de toile de fond à une réflexion sur les tensions sociales, les non-dits historiques, et cette violence latente susceptible d’exploser à tout moment.
« Quand j’ai découvert cette histoire sur les réseaux sociaux, d’une femme se plaignant des difficultés à cuisiner sa tchouk-tchouka sur la plage à cause de la ‘première ligne’ , j’ai tout de suite su que c’était le point de départ d’un film. Pendant le confinement, alors que j’étais bloqué loin de l’Algérie, je me suis mis à rêver de ces plages bondées, de ces familles qui transforment un espace public en un salon à ciel ouvert. Ce qui m’intéressait, c’était de filmer cette Algérie d’aujourd’hui, avec ses contradictions, ses excès, et cette violence qui gronde sous la surface. »
ouvrir crédits photo« Les plages algériennes ne sont plus celles de mon enfance. Avant, on venait avec une serviette et un peu d’ombre solaire ; aujourd’hui, on installe des paravents, des cuisinières, des tables… Nous recréons un intérieur en plein air, comme pour se protéger du monde. Un jour, pendant le tournage, j’ai entendu un policier crier dans un haut-parleur : ‘Enlevez vos tissus, laissez les gens voir la mer !’ Cette phrase résume tout : on a perdu le contact avec l’horizon, avec la liberté. Même à la plage, on s’enferme. Et c’est ça qui m’a frappé : comment une société qui a tant souffert peut-elle à la fois aspirer à la liberté et avoir si peur de l’espace et du regard de l’autre ? »
Le journal du cinéma
DaoOuverture dans un nouvel onglet, d’Alain Gomis
Dao, le nouveau film d’Alain Gomis, sortira en salles la semaine prochaine. En attendant, l’entretien accordé par le cinéaste à la Berlinale, en compagnie de ses actrices Katy Correa et D’Johé Kouadio, est à réécouter en intégralité sur France Culture. Alain Gomis sera également l’invité des Midis de Culture mardi prochain.

Les annonces de Plan Large
Cette semaine, Plan Large recommande aussi le documentaire Nous, l’OrchestreOuverture dans un nouvel onglet de Philippe Béziat, plongée au cœur du collectif orchestral à la Philharmonie de Paris, ainsi que Les fleurs du manguierOuverture dans un nouvel onglet d’Akio Fujimoto, faux documentaire bouleversant sur la fuite de deux enfants rohingyas. Côté rééditions, ne manquez pas le troisième volet de la rétrospective Werner HerzogOuverture dans un nouvel onglet, consacré aux odyssées oniriques, avec FitzcarraldoOuverture dans un nouvel onglet, WoyzeckOuverture dans un nouvel onglet ou La grande extase du sculpteur sur bois Steiner.
La chronique de Sophie-Catherine Gallet : rétrospective et exposition Marilyn Monroe à la Cinémathèque française
L’exposition de la Cinémathèque françaiseOuverture dans un nouvel onglet, le catalogueOuverture dans un nouvel onglet qui l’accompagne, ainsi que la rétrospective de ses filmsOuverture dans un nouvel onglet permettent de reconsidérer Marilyn Monroe à distance des clichés qui ont longtemps absorbé son talent d’actrice. En replaçant son parcours dans le contexte des États‑Unis des années 1950, se dessine une figure traversée de tensions irréductibles : un corps érotisé devenu enjeu politique et culturel, et une conscience aiguë de ce que ce corps produisait comme regards, fantasmes et violences. Entre lucidité et ambiguïté, courage et stratégie de survie, Marilyn Monroe n’est ni réductible à une icône glamour, ni à une victime exemplaire. Sa modernité tient précisément à ce paradoxe permanent, entre corps et esprit, conformité et dissidence, qui continue d’éclairer, depuis les années 50, les lignes de fracture de nos sociétés contemporaines.
« Il faut sans doute le rappeler que Marilyn Monroe est encore peu considérée, dans les cercles universitaires et critiques, comme une actrice à part entière. Son talent a très vite été absorbé, oblitéré, par l’enjeu que son corps a posé. Comprendre ce corps aujourd’hui suppose de se replacer dans le contexte des années 50 aux États‑Unis, un pays pris entre sexualité et puritanisme, point de tension qui deviendra ensuite l’une des marques de fabrique de la culture états‑unienne. »
ouvrir crédits photo« Derrière ce corps qui occupe tous les esprits et dont elle jouait avec beaucoup d’intelligence, face à cette omniprésence du tangible et du physique, se construit très vite l’idée que Marilyn Monroe ne pouvait jouer que son propre rôle dans ses films. Une idée renforcée par le fait que le personnage où explose peut‑être le plus tout son talent est celui écrit par son mari Arthur Miller dans Les DésaxésOuverture dans un nouvel onglet. Or réussir à faire exister devant une caméra ce savant mélange de drôlerie, d’ingénuité et de mélancolie affleurant sans cesse, quand bien même ce serait ce qui la caractérisait en tant que personne, relève d’une prouesse indéniable. »

Extraits sonores
Extraits de Soumsoum, la nuit des astres, de Mahamat‑Saleh Haroun (2026)Extrait d’À voix basse, de Leïla Bouzid (2026)Extrait de Première ligne, de Merzak Allouache (2026)Extrait de Dao, d’Alain Gomis (2026)Extrait de Les Désaxés de John Huston (1961)
Source:
www.radiofrance.fr



