Rencontre avec le commandant Benoît Valadier, chef du Groupement de commandos parachutistes
Le commandant Benoît Valadier retrace six décennies d’histoire du Groupement de commandos parachutistes, né en 1965 et rebaptisé GCP en 1999.
Unité dans une « zone grise » entre forces conventionnelles et forces spéciales, le GCP a servi de l’Afghanistan au Sahel, alliant renseignement et frappe rapide.
Entre haute intensité, dossier ukrainien et intégration des drones, le GCP prépare son avenir sans renier son identité interarmes unique.
Officier des Troupes de marine et chevalier de la Légion d’honneur, le commandant Benoît Valadier a servi au sein de la section de commandos parachutistes du 8e régiment de parachutistes d’infanterie de marine. Il a participé à diverses opérations en Afghanistan, ainsi qu’au Mali et au Niger. Il occupe aujourd’hui le poste de chef du Groupement de commandos parachutistes, et signe avec Entre ciel et feu un livre retraçant l’histoire de cette unité.
Le GCP en quelques mots
Le Groupement de commandos parachutistes est né en 1965 sous le nom d’équipes de saut opérationnel à grande hauteur, avant de devenir en 1982 les Commandos de renseignement et d’action dans la profondeur, plus connus sous l’acronyme CRAP. L’unité conserve cette appellation jusqu’en 1999, date à laquelle elle prend le nom de Groupement des commandos parachutistes, un changement motivé notamment par la signification peu flatteuse du mot « CRAP » en anglais.
Rattaché à la 11e brigade parachutiste, le GCP rassemble environ deux cents chuteurs opérationnels, répartis en équipes d’une dizaine de commandos au sein de chacun des régiments de la brigade, à l’exception du régiment du train. Chaque futur commando suit une formation initiale de quinze semaines, dite stage Jedburgh en référence aux commandos du Service Action de la Seconde Guerre mondiale, puis un stage de saut opérationnel à grande hauteur conduit à Pau, qui permet l’infiltration sous voile jusqu’à quatre mille mètres, de jour comme de nuit. Il faut au minimum douze mois pour former initialement un équipier commando.
Bien que menant des missions parfois complexes, le GCP ne fait pas officiellement partie des forces spéciales. Son premier engagement opérationnel remonte à 1969, lors de la guerre civile tchadienne. Depuis, l’unité a été de la plupart des théâtres où la France est intervenue, de l’Afghanistan aux Balkans. Depuis 2014, dans le cadre de l’opération Barkhane, un sous-groupement commando parachutiste de la 11e brigade participe en permanence à l’opération Cobra au Sahel, prolongeant l’engagement quasi continu du GCP au Mali et au Niger que le commandant Valadier évoque dans son livre.
Entretien
À travers l’histoire du GCP, votre livre couvre plusieurs décennies d’engagements français. Comment l’évolution des missions du groupement reflète-t-elle la transformation de la stratégie militaire française depuis la fin de la guerre froide ?
Je dirais qu’il y a eu une évolution en deux temps, une maturation depuis la création du groupement jusqu’aux années 2010, où l’on retrouve quelque chose de très développé et très structuré, tel qu’on le connaît encore aujourd’hui. Des années 1970 jusqu’à cette période, les missions confiées restaient simples, un peu de renseignement, mais suffisantes pour l’époque, car les commandos n’étaient pas structurés ni formés comme ils le sont actuellement. La formation se faisait alors dans les compagnies, sans centralisation. Cela a évolué petit à petit jusqu’en 2010, où le nouvel emploi du GCP s’est révélé avec le mandat Raptor, en Afghanistan, en 2011. Pour la première fois, on y retrouvait une trentaine de commandos issus de régiments différents, c’est là qu’apparaît vraiment le côté interarmes du GCP, intéressant et caractéristique. Ces hommes allaient réaliser des missions ensemble, avant d’être employés de manière plus simple, comme l’accompagnement d’autorités ou des missions d’enseignement pouvant être menées en tout petit volume.
Vous avez évoqué cette capacité interarmes du GCP. Il y a d’un côté la difficulté de réunir des personnes issues de groupes très différents, mais de l’autre un vrai mélange de compétences et de capacités d’action. Comment gérez-vous cela ?
Le fait d’avoir des personnes qui ont suivi le même stage de formation, qui appliquent les mêmes procédures et parlent le même langage, qui se comprennent sur le champ de bataille, est une grande richesse pour nos chefs. Ils peuvent les engager n’importe où sans avoir à se poser les questions qu’ils se poseraient pour une section d’infanterie lambda, se demander par exemple si elle peut être envoyée loin faute de médecin ou de moyen de récupération en cas de problème. Ce côté interarmes permet à des hommes qui se connaissent, qui ont fait leur stage de formation ensemble, d’être employés de manière autonome, même engagés seuls et loin. Ce sont deux éléments qui donnent, je pense, une bien meilleure capacité de gestion de crise si les choses ne se déroulent pas comme prévu, c’est quelque chose de très précieux. Et puis il y a la capacité de frappe, celle d’une petite unité capable d’agir vite et avec précision pour reprendre l’avantage.
Dans vos récits, le renseignement apparaît comme un facteur décisif des opérations modernes. Au sein même des groupements de combat, occupe-t-il une place presque aussi importante que la puissance de feu ?
Pour nos actions, le renseignement est primordial. Il évite de faire des missions pour rien, cela m’est arrivé, comme de creuser dans le désert pour aller déterrer plusieurs tonnes d’explosifs qui, en réalité, n’existaient pas. Dans les années 1970-80 déjà, le renseignement était mis en avant, mais aujourd’hui il devient presque aussi important que la puissance de feu elle-même, alors qu’à l’époque c’est le terrain qui primait, peut-être pour permettre de relancer la manœuvre en conduite.
Vous êtes passé par le Mali et le Niger. Le Sahel a été un véritable laboratoire de la guerre contre-insurrectionnelle. Quelles leçons en avez-vous tirées ?
Cela a été une chance inouïe pour tous ceux qui ont pu y participer, et le GCP en fait partie, un peu comme les forces spéciales. Ce fut un très bon laboratoire pour tester et développer beaucoup de choses, dont certaines assez uniques et très peu pratiquées jusque-là. Le GCP en a réalisé une dizaine, les régiments aussi, et les forces spéciales également, beaucoup. Combattre en zone désertique, sur de grandes distances, c’était toujours le même procédé, l’idée d’aller opérer derrière les lignes, en territoire ennemi, lors de raids de plusieurs jours. Le but, c’est le travail de tout commando, aller semer le trouble sans se faire repérer.
« L’idée d’aller opérer derrière les lignes, en territoire ennemi, lors de raids de plusieurs jours.Le but, c’est le travail de tout commando, aller semer le trouble sans se faire repérer. »
À la lumière des crises actuelles, où l’on constate un recours constant aux unités spéciales, comment le GCP va-t-il continuer à évoluer ?
Le GCP se situe dans cette zone grise entre forces conventionnelles et forces spéciales. C’est là qu’il peut apporter sa plus-value, notamment en accompagnant au combat des unités partenaires, comme cela a déjà été fait par le passé, mais différemment. Sur le plan technique, si la France s’engage dans un conflit de haute intensité, le GCP restera un pion tactique à la main du général commandant la brigade parachutiste, mais sa valeur ajoutée se déplacera, je pense, vers la prise d’initiative, la création d’asymétries locales, que ce soit par le renseignement ou par la saisie d’objectifs clés. C’est le travail naturel d’une petite unité commando. Une fois un conflit gelé, comme c’est le cas actuellement en Ukraine, l’intérêt n’est pas de se limiter à un rôle de harcèlement sur un théâtre secondaire, mais bien d’élargir le champ de compétences vers la couverture d’un champ de bataille de haute intensité, plutôt que de continuer à se positionner sur une expertise déjà maîtrisée par certaines unités spéciales, c’est le travail de la DGSE, l’opération spéciale n’est pas notre métier. Nous pouvons en revanche travailler en civil, pour escorter discrètement des autorités dans des pays européens, préparer des dossiers d’évacuation de ressortissants, ou d’autres missions tout à fait conventionnelles mais que l’on pourrait mener plus discrètement, ce qui impose aussi de nouvelles procédures.
« Le GCP se situe dans cette zone grise entre forces conventionnelles et forces spéciales.C’est là qu’il peut apporter sa plus-value, notamment en accompagnant au combat des unités partenaires. »
Un dernier mot sur l’innovation. Comment le GCP intègre-t-il les nouvelles technologies, comme les drones, dans ses capacités futures ?
Nous n’avons pas encore assez parlé des drones. La brigade parachutiste, via le GCP, expérimente de nouveaux systèmes, non seulement des drones de moins de 80 grammes, mais aussi d’autres systèmes de munitions, en cours de test et de validation, qui n’existent pas encore sur le marché, pour offrir de nouvelles capacités. C’est une des forces du GCP, je reprends le mot laboratoire que vous avez utilisé tout à l’heure, nous avons un encadrement et une richesse humaine particuliers, des gens proactifs qui font avancer les choses dans ces domaines-là. Sans forcément parler de se réinventer, il y a une vraie volonté d’adaptabilité permanente, que ce soit sur le plan tactique ou en matière d’armement, pour ne pas se faire surprendre. Il y a deux domaines dans lesquels le GCP doit absolument s’investir, cette zone grise dont nous avons parlé, et la frontière parfois mince entre nos unités et les forces spéciales. Le GCP est en train de le faire, mais il lui faut conserver cette dynamique, le saut à très grande hauteur et le saut à très basse hauteur, ses deux moyens d’insertion parachutiste, qui lui permettront demain de continuer à se poser sur le terrain sans être menacé.
Source:
www.revueconflits.com



