MondeGéopolitiqueGéorgie – La route du col : une leçon de géographie

Géorgie – La route du col : une leçon de géographie

Entre Akhaltsikhe et Batoumi, la route traverse le Petit Caucase par un col que le printemps n’a pas encore libéré. Deux mètres de neige de chaque côté, une chaussée défoncée, quatre heures pour cent soixante kilomètres.

Ce trajet dit quelque chose d’essentiel sur la Géorgie : un pays dont les routes rejoignent les siècles, où la modernité s’arrête parfois net au pied d’une montagne.

Akhaltsikhe : le départ sous les tours ottomanes

Forteresse de Rabati à Akhaltsikhe, tours médiévales et ville en arrière-plan
La forteresse de Rabati domine Akhaltsikhe de ses tours médiévales. La ville a été ottomane pendant trois siècles. © JBN
Forteresse de Rabati, coupole de la mosquée et rempartsForteresse de Rabati, coupole de la mosquée et remparts
Dans l’enceinte de Rabati : la coupole de brique rouge de la mosquée ottomane jouxte les remparts géorgiens. Église, mosquée et minaret dans le même périmètre fortifié : un résumé de l’histoire géorgienne. © JBN

Reportage par Jean-Baptiste Noé — Envoyé spécial entre Akhaltsikhe et Batoumi

On part d’Akhaltsikhe en début d’après-midi, sous un ciel changeant. La forteresse de Rabati est derrière nous, ses tours noires découpées sur les collines boisées. C’est une ville de pierres sombres, bâtie en basalte volcanique, qui a été ottomane pendant trois siècles et qui en porte encore la marque dans chaque rue : les maisons basses, les cours fermées, la mosquée au centre de la citadelle dont la coupole de brique rouge côtoie les remparts géorgiens. On y lit l’histoire à ciel ouvert.

La route vers l’ouest s’engage d’abord dans une vallée tranquille. Les collines sont encore brunes, à peine vertes, avec des lambeaux de neige sur les hauteurs. Quelques maisons isolées, des troupeaux de vaches, dont certaines traversent la route, des pylônes électriques qui disparaissent vers des villages invisibles. La Géorgie rurale dans ce qu’elle a de plus ordinaire.

Paysage du Petit Caucase entre Akhaltsikhe et le col, collines et sommets enneigésPaysage du Petit Caucase entre Akhaltsikhe et le col, collines et sommets enneigés
Le paysage du Petit Caucase au sortir d’Akhaltsikhe : collines pelées, sapins noirs, et les premiers sommets enneigés qui annoncent le col. La route est encore praticable, pour l’instant. © JBN

Puis la route monte. Doucement d’abord, par lacets larges qui traversent des forêts de sapins. Les bords de la chaussée commencent à blanchir. Des plaques de glace apparaissent à l’ombre des virages. La température a chuté, passant de 15°C à 8°C. Les paysages et l’environnement sont en train de changer.

Le col : entre deux murs de neige

Mur de neige de deux mètres le long de la route au col, Petit Caucase géorgienMur de neige de deux mètres le long de la route au col, Petit Caucase géorgien
Le col en avril : la chaussée vient d’être dégagée par un tracteur qui nous précède, laissant de chaque côté des murs de neige tassée qui dépassent les deux mètres. Les sommets enneigés du Petit Caucase en arrière-plan. © JBN

Le col apparaît sans prévenir. La route, jusqu’alors encombrée de neige fondue sur les bords, se trouve soudain encaissée entre deux murailles blanches. Deux mètres, peut-être davantage par endroits. Le tracteur et la déblayeuse sont en train de passer, refoulant la neige de part et d’autre, créant un corridor étroit, à peine plus large qu’une voitures. On roule au fond d’un canyon de neige.

Mur de neige avec blocs tombés sur la chaussée, route du col géorgienMur de neige avec blocs tombés sur la chaussée, route du col géorgien
Les murs de neige tassée commencent à se fissurer sous l’effet du dégel d’avril. Des blocs se détachent et tombent sur la chaussée. Il faut slalomer et rouler sur le verglas. © JBN

La neige n’est pas légère et fraîche : c’est de la neige de fin d’hiver, comprimée, durcie, presque minérale. Elle a la densité d’une paroi de béton. Par endroits, elle a commencé à fondre sur la face exposée au soleil : des filets d’eau ruissellent sur la chaussée, des blocs se détachent et tombent sur la route. Il faut slalomer entre ces morceaux de glace épars, garder les yeux sur la surface, éviter les ornières creusées par les camions qui ont ouvert la voie.

En avril, le Petit Caucase n’est pas encore sorti de l’hiver. La neige accumulée depuis novembre tient bon jusqu’à ce que les chasse-neige viennent la fendre. Le col est ouvert, par intermitence.

Après le col : la route défoncée

On pensait que le plus dur était passé. Ce n’était que le premier acte. Passé le col, la neige disparaît, la température remonte, passant de 3°C à 16°C. Mais la route, elle, ne s’améliore pas ; elle empire. Ce que le bitume d’hiver ne pouvait pas dire, il le révèle au printemps : des ornières profondes, des trous qui pourraient engloutir une roue entière, des sections en terre pure sur plusieurs centaines de mètres. La chaussée s’est défaite sous le gel et le dégel répétés de l’hiver. Les ouvriers commencent à s’activer, sur certains tronçons, pour la réparer.

On roule à l’allure d’un tracteur. On contourne, on teste, on choisit le bord de la chaussée quand le centre est impraticable, puis le centre quand les bords s’effondrent. C’est une navigation plus qu’une conduite. Cent soixante kilomètres à parcourir, quatre heures de voiture. La moyenne horaire d’une promenade à vélo.

Ce n’est pas exceptionnel en Géorgie, c’est même la condition ordinaire de certaines routes secondaires, celles qui ne mènent pas aux pipelines ni aux zones touristiques, celles que l’hiver ravine chaque année. Jusqu’à Akhaltsikhe on croisait sur la route plusieurs camions turcs, tant la frontière avec la Turquie est proche. Passée la forteresse, les camions sont absents et ne pourraient de toute façon pas emprunter cette route. En quelques kilomètres, on passe du monde turc au monde la mer Noire : le col est plus qu’une délimitation géographique, il est aussi une frontière économique et culturelle.

Quatre heures pour cent soixante kilomètres. Ce n’est pas un retard, c’est une leçon de géographie.

L’arrivée en Adjarie : le basculement

Puis, progressivement, quelque chose change. La route remonte en qualité. Les arbres deviennent plus denses, plus verts. L’air entre par les vitres entrouvertes ; il a changé de nature, plus doux, plus humide. Une rivière au très large lit nous accompagne sur la gauche : elle prend sa source dans le Petit Caucase pour termine dans la mer Noire. On descend vers la mer Noire sans le voir encore, mais on le sent. La végétation se transforme à vue d’œil : les sapins du col cèdent la place à des feuillus, puis à des rhododendrons. Les arbres éclatent sous leurs fleurs. Quelques kilomètres en amont, c’est toujours l’hiver (il a neigé cette nuit), après quelques kilomètres de route, c’est le printemps dans toute sa floraison. Mais toujours les vaches qui traversent, voire restent immobiles sur la route. Après les trous et les ornières, les bovidés sont les autres dangers de cette traversée.

Climats Georgie

Les climats de Géorgie (c) Conflits

C’est le basculement dont parlent les géographes quand ils expliquent le contraste climatique géorgien : d’un côté du Petit Caucase, la steppe semi-aride du Samtskhe ; de l’autre, l’humidité subtropicale de l’Adjarie. Quelques dizaines de kilomètres séparent deux mondes. La route, aussi mauvaise soit-elle, traverse cette frontière invisible avec la brutalité d’un changement de décor.

Batoumi apparaît en début de soir, dans la lumière claire d’un ciel bleu. La mer est là, large, immobile, couleur d’ardoise. Après les murs de neige du col et les ornières de la descente, cette surface plate et silencieuse a quelque chose de presque irréel. On s’arrête. On sort de la voiture. L’air sent le sel et l’eucalyptus.

Quatre heures pour cent soixante kilomètres. Ce n’est pas un retard, c’est une leçon de géographie. Celle qui conduit de la plaine géorgienne à la mer Noire en passant par les cols du Petit Caucase.

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Coucher de soleil sur la mer Noire (c) JBN


Source:

www.revueconflits.com

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