PolitiqueFigures politiquesGérard Araud – Cauchemar au quai d’Orsay

Gérard Araud – Cauchemar au quai d’Orsay

CHRONIQUE. Tout l’art du diplomate réside dans la volonté et la capacité à comprendre comment l’autre pense et raisonne afin de deviner comment il va réagir.

Tous les cinq ans, le quai d’Orsay s’apprête à traverser le cauchemar d’une campagne présidentielle. Le ministère des Affaires Étrangères voit soudain faire irruption dans son domaine, des candidats qui hier encore ne s’y intéressaient pas et ne le font que pour « cocher une case ».

C’est le règne des slogans, des solutions simples voire simplistes, des imprécations. Il est vrai qu’en temps normal, l’électeur demande rarement à son élu ce qu’il pense des relations internationales alors que, futur président, celui-ci doit, au contraire, prouver son expertise, quasiment du jour au lendemain. Et il le fait sans complexe et avec entrain.

Les protestations du diplomate, raillé pour son formalisme supposé et sa faiblesse proverbiale, ne portent pas. Il est vrai qu’elles font appel à la raison, à la nuance et à la complexité qui, on le sait, font grise mine en de telles périodes. Non, dit-il, le monde n’est pas une cour de récréation où il suffit de taper sur le méchant pour l’emporter ; non, il n’y a pas toujours de bonne solution à un problème ; oui, la plupart du temps, on évite le pire plus qu’on atteint le mieux.

Il essaie d’expliquer que les relations internationales ne sont pas une simple projection entre États des relations interpersonnelles. Elles n’ont même rien à voir tant les premières ne connaissent ni juge ni gendarme ni même une morale partagée pour réguler la coexistence des États. Dire que c’est une jungle ne fait qu’effleurer le sujet parce que, de surcroît, chaque État vit dans sa propre sphère cognitive, fruit d’une histoire et d’une géographie uniques qu’il ne partage avec personne et qui le guide dans des choix dont la logique n’appartient qu’à lui. Une jungle où on se parle et on se comprend bien peu.

L’analyse empathique de l’autre

Tout l’art du diplomate réside donc dans la volonté et la capacité à comprendre comment l’autre pense et raisonne afin de pouvoir deviner comment il va réagir et comment on peut éventuellement l’influencer. Nous aurions dû prévoir l’invasion de l’Ukraine par la Russie ou, au moins, l’envisager si nous avions écouté Poutine et nous nous étions rappelé la place de l’Ukraine dans l’histoire russe ; prévoir ne signifiant évidemment pas approuver.

Tout doit donc partir de l’analyse empathique de l’autre et non de nos propres fantasmes dont nous devons au contraire nous méfier. Les relations internationales sont un jeu d’échecs ou de go et non un match de boxe.

À ce titre, en France, l’Algérie est un cas d’école de cette réalité. Nous devons avoir conscience que les relations bilatérales relèvent de la politique intérieure des deux côtés. Dans notre pays, à un climat général de tension autour des thèmes de l’islam et de l’immigration, s’ajoutent les inévitables débordements inhérents à une campagne électorale pour lesquels l’Algérie fournit une cible facile.

Le rapport de force

Mais, de l’autre côté de la Méditerranée, ce n’est pas mieux : le régime voit dans les débats chez nous une occasion en or pour rallumer une rhétorique antifrançaise qui est son instrument traditionnel de légitimation. On est alors condamné aux échanges acrimonieux qui ne satisfont que ceux qui les prononcent et ne servent qu’à envenimer les choses.

On parle haut et fort de rapport de force ; on annonce des sanctions comme si l’Algérie allait capituler en rase campagne à cause d’un malheureux accord largement obsolète, comme si on ne comprenait pas que face à la France – parce que c’est la France – l’Algérie ne cédera jamais sous une pression ostensible ; qu’elle nous tiendra tête jusqu’au bout pour éviter l’humiliation face à l’ancienne puissance coloniale.

Le rapport de force pourquoi pas, mais encore faut-il qu’il soit efficace et surtout qu’il soit établi discrètement. Hélas, c’est précisément leur publicité qui donne sa valeur électorale à ces menaces. On l’a compris : le sujet de ces discours n’est pas l’intérêt de la France, mais l’instrumentalisation politicienne des relations avec l’Algérie. La démocratie a un prix. Le diplomate de soupirer…

Recréer une relation de travail

Que faudrait-il donc ? Se rappeler deux éléments : d’abord, que l’histoire et la géographie font que ces relations ne peuvent être que complexes, qu’il est vain de s’attendre à ce qu’elles soient durablement au beau fixe quoique nous fassions et qu’ensuite, nous sommes responsables de la tension actuelle pour être sortis, en juin 2024, de notre neutralité dans le conflit qui oppose Maroc et Algérie sur la question du Sahara occidental.

Pour faire bonne mesure, nous y avons ajouté un rapprochement spectaculaire avec Rabat, l’adversaire historique d’Alger. Aux yeux des Algériens, nous sommes les agresseurs. Cela étant, la décision est prise ; il est vain de la regretter. Il faut la gérer. Avec des pincettes comme tout ce qui concerne l’Algérie ; pas à pas ; sans cahots, sur la base des intérêts mutuels et Dieu sait si nous en avons des hydrocarbures à la sécurité et à l’immigration.

En gros, la méthode du ministre de l’Intérieur, M. Nunez, qui, peu à peu, s’emploie à recréer une relation de travail avec ses interlocuteurs. Ce n’est ni grandiose ni ambitieux mais c’est la seule manière de sortir de l’impasse actuelle. Je sais : vous n’en ferez pas une affiche électorale…


Source:

www.lepoint.fr

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