À la fin des années quatre-vingt, un crime hors norme défraie la chronique à Tours : une femme est retrouvée découpée en morceaux dans des sacs-poubelle jetés autour d’un hôpital. La meurtrière n’est autre que sa meilleure amie. Me Jean-Michel Sieklucki, ancien bâtonnier de Tours défendait le fils de la victime. Il raconte ce procès exceptionnel.
Né de père inconnu, sans frère ni sœur, sans grands-parents vivants, Cyril n’avait que sa mère Françoise pour famille. Un jour de décembre 1988, on a retrouvé le corps démembré de celle-ci dans des sacs-poubelle éparpillés autour de l’hôpital Trousseau près de Tours. Comment expliquer en tant qu’avocat à ce gamin d’à peine vingt ans un tel drame et surtout lui fournir les détails qu’il réclamait sans risquer le pire ? Un ancien compagnon de sa mère, Françoise Gendron, avait dirigé ce jeune garçon perdu vers mon cabinet. Je devenais pour lui partie civile dans ce dossier qui émouvait la France entière.
Une aide-soignante hospitalière méritante
L’accusée de ce crime, Sylvie Reviriego n’avait a priori pas le profil d’une criminelle. Elle menait une vie normale et méritante d’aide-soignante hospitalière dans un petit appartement à Chambray-lès-Tours (Indre-et-Loire) et s’occupait de ses trois enfants qu’elle assumait seule après son divorce. Avec son amie de longue date, Françoise, elle sortait fréquemment en discothèque ; les deux femmes, libres l’une et l’autre, vivaient des aventures masculines.
Quel mécanisme cérébral a mené Sylvie Reviriego à ce geste fou ? Précisons dès à présent que le temps du crime s’étale sur cinq jours et qu’il fût précédé d’une tentative manquée, une semaine auparavant. Cyril veut savoir. Je ne peux pas tout lui dire d’un coup. Comment lui annoncer que sa mère, alors qu’elle était au domicile de Sylvie Reviriego en toute confiance, s’est vue offrir par celle-ci une boisson dans laquelle elle avait dissous un anxiolytique ? Comment lui raconter qu’après avoir plongé Françoise dans un bain chaud, soi-disant pour lui faire retrouver ses esprits, elle lui a ouvert les veines et l’a vidée de tout son sang ? Comment lui parler de ces cinq journées de dépeçage du corps, enroulé dans une couverture sur le balcon, qu’elle suspendait quand ses enfants rentraient de l’école ? Comment enfin évoquer cette tête séparée du corps et placée dans le four plusieurs heures à haute température afin de permettre plus facilement son émiettement et sa disparition ? Cyril, qui avait appris par la presse quelques informations encore imprécises, n’était pas en état d’entendre les horribles détails contenus dans le dossier. Il est des moments où un avocat doit un peu tricher avec la vérité, ou en tout cas, en différer l’énoncé. De la même façon, je refusai sa présence lors de la reconstitution judiciaire qui eut lieu quelques mois plus tard dans l’appartement du meurtre pour lui épargner la vision de la baignoire fatale.
Supporter l’inacceptable
Je vis ce garçon évoluer, faire face courageusement à la situation et au déferlement médiatique que l’affaire suscitait. Je m’efforçai de rester le professionnel que je devais être, mais notai entre lui et moi un indiscutable investissement affectif ; j’étais manifestement plus que cela pour lui. Je mesurais dans ce dossier, plus que je ne l’avais jamais fait dans d’autres, la difficulté du rôle de l’avocat en tant que partie civile. Être le premier à parler à la victime, à lui révéler la vérité, mais prendre son temps pour s’assurer de sa capacité à entendre, à comprendre et à supporter l’inacceptable. Je savais aussi que le procès allait être pour lui une épreuve. Celui-ci débuta le 24 juin 1991 devant la cour d’assises d’Indre-et-Loire. Les médias français étaient tous là. Un public nombreux s’était déplacé pour suivre l’événement.
Le terme « dépecer » concerne habituellement un animal et se rencontre lors des actes de chasse ou chez les professionnels de la boucherie. Dépecer un être humain est un acte criminel rarissime dans les annales de la criminologie. Plus encore, s’il est commis par une femme. Mais il est peut-être unique dans l’histoire que ladite criminelle puisse être traduite en justice et qu’un procès soit mené à son terme. En effet, les auteurs d’un tel geste contre-nature sont en général déclarés irresponsables par les experts psychiatres, quand ils ne se sont pas suicidés à la suite de leur crime. Ici, tous les experts, techniques ou de personnalité, avaient été formels et concordants : Sylvie Reviriego était pleinement responsable. La défense invoqua bien la consommation de médicaments destinés à maigrir, prescrits par un médecin incompétent et malhonnête, mais il fut démontré que cela n’avait eu aucune incidence dans le passage à l’acte. S’ils étaient susceptibles d’entamer l’humeur et d’augmenter l’irritabilité, ils ne pouvaient en aucun cas avoir entrainé une perte de conscience qui se serait étalée sur plusieurs jours. La condamnation dudit médecin par son conseil de l’Ordre n’eut aucune influence sur le fond de l’affaire. Pour aussi blâmable que soit cette prescription, elle n’avait, selon tous les experts, aucun effet sur un acte prémédité caractérisé par une tentative infructueuse et un crime étalé sur cinq journées, commis par une femme d’une incroyable lucidité. En effet, dès qu’elle fut interrogée par la police, elle dirigea les enquêteurs vers deux hommes qu’elle et Françoise fréquentaient, dont elle disait avoir des raisons de les penser à l’origine de ce meurtre. Fort heureusement, ils n’eurent aucun mal à se disculper lors de leur garde à vue.
Une dent humaine dans les toilettes de la suspecte
Confrontée à son mensonge et à la présence d’une dent humaine dans ses toilettes, Sylvie Reviriego céda très vite à l’interrogatoire de l’inspecteur François Barbier et avoua l’intégralité des faits. Ses explications ? Une vague exaspération à l’égard de son amie Françoise Gendron qu’elle décrira encombrante et sans gêne. Rien de plus. Jean-Yves Naud, médecin et journaliste scientifique, avait dans le journal Le Monde fait la différence entre dépeçage offensif et défensif. Le premier, disait-il, résulte « de la haine, de la colère ou de la folie ». Le second n’a pour but que de se débarrasser d’un corps encombrant. La détermination et la froideur extrême de l’accusée plaidaient pour la première hypothèse.
De plus, quelques semaines après ses aveux à la police, répétés au juge d’instruction et à l’expert psychiatre, Sylvie Reviriego prit un virage qui dénotait un manque évident de franchise. Elle ne niait pas, mais ne se souvenait plus de rien. Était-on dans l’amnésie salvatrice parfois évoquée par les psychiatres ? Ou plutôt dans une position volontaire de confort afin d’éviter de renouveler le récit de l’indicible ? J’avais mon opinion, ayant une cliente détenue dans la même prison que l’accusée.
Empêcher Cyril d’assister au procès pour le protéger était impossible. Trois années étaient passées. Désormais, il savait tout. Il pouvait tout entendre. Ou presque : nous étions convenus que lorsque, dans ma plaidoirie, j’aborderais le déroulement des faits criminels, il quitterait la salle. J’avais appris à le connaître, je savais qu’il était habité par la haine, qu’il ne supporterait pas ce récit public et que ses réactions risquaient d’être violentes. Je ne voulais pas d’esclandre. Hors de question, au surplus, que l’on puisse imaginer une quelconque stratégie d’avocat pour ajouter de la douleur à l’horreur. Je lui avais fait accepter cette absence momentanée. L’huissier d’audience, en accord avec moi, devait l’accompagner dans la salle des pas perdus afin que mes mots aussi soient perdus pour lui.
En revanche, il fallait qu’il affronte la défense. Comme il est difficile et douloureux pour une victime d’entendre défendre celui que l’on hait pour avoir été l’artisan de votre malheur ! Et pourtant, cette défense doit s’exercer quelles que soient les circonstances. Moi je le savais en tant qu’avocat, je le portais en moi, mais Cyril ne le comprenait pas. La défense de Sylvie Reviriego, quel que soit son contenu, ne pouvait qu’être choquante pour Cyril. De manière inattendue, elle le fut davantage pour moi. Plaider, en effet, l’acquittement en s’abritant derrière un prétendu délire médicamenteux n’était pas raisonnable. L’instruction avait fermé à double tour toutes les portes qui auraient pu le permettre. De plus, cela heurtait le bon sens populaire. Quand la science ne le permet pas et que le simple raisonnement humain l’interdit, on peut alors se demander ce qui motive le choix d’une telle stratégie. Je sentais à quel point le risque était grand d’irriter un jury déjà hostile. La peine ne pouvait qu’être lourde, tout le monde le savait. Devait-elle être au plus haut degré de l’échelle ? La question méritait d’être posée. Que réserverait-on au criminel qui aurait torturé de son vivant une victime avant de la tuer ? Ici l’acharnement sur un cadavre, pour aussi spectaculaire qu’il fût, n’avait pas été source de douleur pour la victime. Et la mort par ouverture des veines dans un bain chaud et dans un état de semi-inconscience était dans l’Antiquité pratiquée par les Romains qui voulaient quitter ce monde sans souffrir.
« Je suis content, je suis content, je suis content »
Ces pensées n’étaient certes pas compatibles avec mon rôle de partie civile et je les ai gardées pour moi. Si Cyril fut apaisé et satisfait par la réclusion criminelle à perpétuité prononcée par la cour, l’avocat de la défense que j’ai été le plus souvent dans ma carrière ne s’est pas réjoui d’un tel verdict au plus haut niveau. Pourtant, il ne fallait pas s’en étonner car le choix fait par la défense de plaider l’irresponsabilité lui interdisait d’évoquer tous les éléments qui eussent pu l’être dans le cadre de la recherche de circonstances atténuantes. On ne peut courir deux lièvres à la fois.
C’est finalement, situation inhabituelle, le ministère public qui s’est lancé dans l’entreprise consistant à expliquer le geste criminel de Sylvie Reviriego. Michel Sabourault était l’avocat général dans cette affaire et avait la lourde tâche de prendre ce dossier à bras-le-corps et de plonger dans ce que furent les pensées morbides de l’accusée. C’est lui qui mit en lumière le passé douloureux de Sylvie Reviriego. D’abord, les conséquences psychologiques d’une poliomyélite contractée dans l’enfance, qui lui avait laissé une légère boiterie et beaucoup de complexes. Elle avait pu engendrer une jalousie dont Françoise Gendron avait été la victime. Ensuite, une expérience conjugale malheureuse dans laquelle elle n’avait, semble-t-il, rien à se reprocher. Bref, de nombreuses circonstances auxquelles s’ajoutait le courage d’exercer une profession de haut mérite ont été, ce jour-là, exposées par celui qui avait vocation d’accuser. Par la suite, il continua de chercher à expliquer lorsque ce fut mon client qui se mit à déraper. Et l’on comprend bien pourquoi, quand on connaît la tragédie qu’il a vécue.
Il y a trente-cinq ans que ce procès a eu lieu. Ces faits si exceptionnels restent dans toutes les mémoires, d’autant plus qu’il a encore la faveur des médias. « Faites entrer l’accusé » en 2008 sur France 2, « Sylvie Reviriego, meurtre sur ordonnance » en 2016 sur Europe 1, « la dépeceuse de Tours » L’heure du crime de Jacques Pradel en 2017 et 2018 sur RTL et « l’affaire Reviriego, l’amie qui voulait du mal » en 2023 dans Au bout de l’enquête sur France 2
Pour ma part, je garde l’image de ce jeune garçon dans les couloirs du palais de justice à la sortie de l’audience, poursuivi par les caméras de télévision, et répétant à l’envi « je suis content, je suis content, je suis content ». J’avais rempli ma mission et j’aurais dû l’être aussi. Pourtant, ni la défense ni le verdict ne m’avaient satisfait. Ce dernier était un baume sur la douleur de Cyril. Je m’en contentai.
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