Quand la France occupait l’Allemagne. Entretien avec Rémy Porte

De 1918 à 1930, l’armée française a occupé une partie de la rive gauche du Rhin. Une occupation qui devait sceller la victoire de la France, mais qui a aussi créé la rancœur chez l’ennemi. Retour sur cet épisode complexe des relations franco-allemandes. Rémy Porte a été officier référent Histoire pour l’armée de Terre. Il a consacré de nombreux livres à l’histoire militaire et vient de publier L’Occupation française de l’Allemagne (1918-1930), Memorabilia, 2025. Propos recueillis par Jean-Baptiste Noé.

Un article à retrouver dans le N62. Corée du Nord : La forteresse nucléaire. 

Coree du Nord Conflits

Au lendemain de la Première Guerre mondiale, la France occupe une large partie de la rive gauche du Rhin. Quelle est la finalité de cette occupation ? Faire « payer » l’Allemagne, protéger la frontière française, faire pression sur le gouvernement en vue des négociations à venir ?

Un peu tout cela à la fois. En fait, l’occupation de la rive gauche du Rhin et de trois têtes de pont sur la rive droite est le fruit des compromis imposés par le président Wilson et acceptés par les Français pendant les négociations qui conduisent au traité de Versailles. Pour les chefs militaires, et certains responsables politiques, la question de la sécurité sur le Rhin est absolument essentielle, et l’on connaît, par exemple l’opposition parfois frontale entre Foch et Clemenceau sur ce point. La France accepte finalement une occupation moindre et à durée limitée sur la promesse d’un accord de défense avec les Anglo-Saxons, prévoyant une intervention immédiate des États-Unis et de la Grande-Bretagne en cas d’attaque (non provoquée) de l’Allemagne. Mais le refus américain de ratifier le traité de Versailles rend cette promesse caduque et Paris se retrouve ainsi seul. Par ailleurs, et le traité de Versailles l’envisage explicitement, cette occupation militaire vise à garantir le paiement des réparations et peut être étendue si Berlin ne respecte pas ses engagements. C’est sur ces articles que s’appuiera Raymond Poincaré pour justifier l’occupation de la Ruhr.

Comment s’organise cette présence militaire ? Combien de soldats y participent, comment fonctionne le gouvernement militaire français ?

Les effectifs militaires concernés sont importants, puisque, dès le début de l’occupation, on compte pour les seuls Français en Rhénanie quatre corps d’armée plus un en Sarre. Fixés à hauteur de 85 000 hommes lors du traité de paix, ils vont lentement fluctuer à la baisse pour se stabiliser autour de 70 000, avant une brusque remontée pendant l’occupation de la Ruhr et atteindre 180 000 au plus fort de l’intervention. Comme les soldats du contingent sont régulièrement remplacés par les nouvelles classes, que les cadres d’active sont mutés, que les unités connaissent une certaine rotation, ce sont plusieurs centaines de milliers de soldats français qui ont effectué quelques mois ou quelques années d’occupation en Allemagne. Par ailleurs, il ne faut pas oublier une importante proportion de personnels civils. En effet, pour contrôler le fonctionnement des sites miniers et industriels, mais aussi pour compenser le départ (ou l’expulsion) des fonctionnaires allemands, des milliers d’ingénieurs, d’ouvriers, de cheminots, de téléphonistes, d’agents administratifs, etc., sont employés par la Commission interalliée des territoires rhénans, mise sur pied pour prendre en charge les aspects « civils » de l’occupation.

Qui finance cette occupation ? Le budget français ou l’Allemagne ?

Au titre du traité de Versailles, les frais d’occupation sont théoriquement à la charge de l’Allemagne, toutefois

Berlin ne cesse de protester contre les coûts qui lui sont imposés d’une part et affirme ne pas pouvoir payer à la fois les charges d’occupation et les échéances des réparations de guerre. D’autre part, pendant l’occupation de la Ruhr, les frais d’occupation sont déduits des prélèvements effectués notamment sur les mines de charbon, ce qui diminue considérablement le déjà maigre bénéfice de l’opération.

Comment est perçue cette occupation au sein de la classe politique française ? Y a-t-il des évolutions stratégiques entre 1918 et 1930 ?

Dans une première phase, personne ne remet réellement en cause l’occupation de l’Allemagne. Rappelons-nous que nous sortons de quatre terribles années de guerre et qu’il faut à la fois imposer à la république de Weimar le paiement des réparations et obtenir le désarmement effectif du pays. Au début de l’année 1923, la décision d’occuper la Ruhr, prise par Raymond Poincaré, bénéficie d’un fort soutien dans la presse comme au Parlement. Toutefois, une rupture se manifeste après l’arrivée au pouvoir du Cartel des Gauches en 1924. Sous l’impulsion notamment de Paul Painlevé et d’Aristide Briand, le choix est fait d’abandonner la politique de fermeté et d’intransigeance et de négocier avec Berlin. N’oublions pas que le gouvernement doit alors faire face à la révolte druze au Levant et à l’insurrection rifaine au Maroc : il devient très difficile financièrement et militairement de faire preuve de fermeté sur trois fronts. C’est l’évacuation de la Ruhr en 1925 et celle anticipée de la Rhénanie en 1930. Enfin, on ne peut pas oublier l’attitude du Parti communiste, qui non seulement multiplie les coups d’éclat contre la politique de « Poincaré-la-guerre » et agite la peur d’une reprise du conflit, mais encore apporte un soutien déterminé aux « camarades » allemands.

En quoi la région de la Sarre est-elle un cas particulier ?

Juridiquement, la Sarre n’est pas occupée par la France

Selon les termes du traité de Versailles, la propriété des mines domaniales allemandes est transférée de Berlin à Paris au titre des réparations, mais le territoire de la Sarre lui-même est détaché du Reich allemand et placé pour quinze ans sous l’autorité de la Société des Nations, qui en délègue la gestion quotidienne à une Commission interalliée, présidée par un Français. Le traité prévoit également que les Sarrois se détermineront ultérieurement par plébiscite afin de choisir s’ils souhaitent revenir au sein du Reich allemand, être rattachés à la France ou conserver leur statut particulier. Les Allemands ne cessent de multiplier les protestations auprès de la SDN, mais aussi des Anglais, et saisissent tous les prétextes pour mettre en cause la politique française dans la province. Finalement, sous l’action déterminée des représentants locaux du parti national-socialiste qui mènent une longue et intense campagne dans les mois qui précèdent le plébiscite (y compris par les menaces et les pressions les plus diverses), le gouvernement français se trouve sur la défensive, ne défend fermement aucune thèse, et la Sarre vote à plus de 90 % pour le retour dans le giron allemand.

Vous soulignez que l’Allemagne ne respecte pas les modalités d’occupation. Des sabotages sont organisés ainsi que des attentats. Comment cela est-il organisé ? Peut-on assimiler ces actions à de la guérilla ?

Pas au sens où on peut l’entendre au sujet des guerres de la décolonisation, comme en Indochine, par exemple. Je préfère parler de harcèlement permanent, car le gouvernement de Berlin, qui pousse à la « résistance passive », est aussi sous la menace d’une reprise des opérations militaires. Il s’efforce donc d’entretenir une opposition active, une inertie globale des fonctionnaires, une hostilité de la police sur le territoire, des arrêts de travail dans les mines et les usines, une mansuétude coupable à l’égard des extrémistes, mais il ne peut pas s’engager ouvertement contre les troupes franco-belges. Il tient essentiellement à privilégier une voie diplomatique en direction des pays anglo-saxons d’une part et à présenter ces actions comme des réactions populaires spontanées. S’il laisse agir les commandos infiltrés des organisations nationalistes radicales, il doit leur imposer plus de discrétion, voire les tenir à distance lorsque les menaces de Paris se précisent. L’ambiance générale est à l’insécurité.

Les incidents sont nombreux, mais, en dehors du printemps 1923, il n’y a pas d’opérations armées importantes dans la durée

Quelle est la position des autres pays d’Europe face à cette occupation ?

Pour résumer, l’Italie reste dans une prudente expectative, les « États successeurs » d’Europe centrale et orientale, la Pologne et la Roumanie, alliées de la France, soutiennent Paris du bout des lèvres, mais ont aussi à gérer leurs propres difficultés d’après-guerre et ne pèsent pas d’un poids significatif dans le concert européen. Les États neutres d’Europe du Nord sont plutôt hostiles à la politique de Poincaré, tandis que le Royaume-Uni et surtout les États-Unis font preuve d’une opposition déterminée. Enfin, Berlin utilise toutes les voies de procédure possibles auprès de la Société des Nations pour élever de nombreuses protestations et les réseaux diplomatiques de la Wilhelmstrasse sont sur ce plan particulièrement actifs.

La présence des troupes coloniales françaises a beaucoup choqué les Allemands. Vous montrez notamment des médailles et affiches de propagande contre celles-ci. Est-ce vécu comme un traumatisme par les Allemands ?

La propagande des cercles et associations nationalistes-racialistes est intense, aussi bien en direction de la population des territoires occupés que du reste de l’Allemagne, mais aussi en direction des neutres et des Anglo-Saxons, mais on ne peut pas parler de « traumatisme » de la population allemande. D’une part le commandement français prend très tôt conscience de la menace que peut représenter cette propagande et il évite d’abord d’utiliser les unités coloniales comptant des tirailleurs d’Afrique noire, puis les retire de Rhénanie. D’autre part, il faut distinguer entre l’intensité et la violence de la propagande de haine et la réalité de la composition de l’armée du Rhin : les troupes coloniales y ont toujours été minoritaires et les régiments coloniaux eux-mêmes sont souvent constitués en même temps d’unités « blanches » et d’unités « indigènes ». La proportion de recrues originaires d’Afrique occidentale est donc faible, entre 20 et 25 % de l’effectif total. Enfin, les initiatives en faveur de la population locale se multiplient, de l’approvisionnement en nourriture à l’organisation d’activités plus festives. Il semble difficile dans ces conditions de parler de « traumatisme » et, au bilan, c’est en grande partie un argument de propagande surjoué.

D’un point de vue politique et stratégique, cette occupation a-t-elle été utile à la France ?

Sur le long terme, force est de reconnaître que non. Mais cette réponse négative tient surtout à la phase finale de renoncements progressifs et de retraits anticipés. En 1924, l’Allemagne est à genoux, ruinée par l’hyper-inflation et minée par les menées sécessionnistes dans différentes régions. Menée à son terme, la politique de fermeté aurait sans doute pu imposer à Berlin de respecter ses engagements, mais la France elle-même n’a plus les moyens de poursuivre son action. N’oublions pas que la France d’après 1918, est un pays en grandes difficultés financières, quasiment exsangue, dont la population aspire d’abord à retrouver une vie normale. Si l’occupation a pu apporter une certaine sécurité à la France dans les années 1920, le fait qu’elle cesse au moment où l’Allemagne se redresse et réarme est une grave erreur, signalée comme telle par de nombreux observateurs qui regrettent l’abandon de cet avantage stratégique.

En étudiant l’occupation française de la Ruhr, on pense bien évidemment à l’occupation allemande de la France dix ans plus tard. Est-ce qu’il y a eu un esprit de revanche du côté des dirigeants allemands ?

Le souvenir a pu en rester présent, bien sûr dans les esprits, mais les circonstances sont totalement différentes. Du côté allemand (et d’abord pour les dirigeants politiques et les cadres militaires), il s’agit globalement d’effacer « la honte » du diktat de Versailles, ce qui est symboliquement réalisé dès la signature de l’armistice en forêt de Rethondes, cependant, l’idéologie national-socialiste d’une part et le caractère planétaire du conflit d’autre part font que ces souvenirs historiques passent rapidement au second plan.

Finalement, cette douzaine d’années d’occupation en Allemagne nous rappelle que la cohérence entre choix politiques et moyens militaires est une première condition indispensable à la réussite d’une telle entreprise, la seconde étant que si l’armée exécute au mieux les ordres reçus, la détermination et la volonté des gouvernants sont des critères absolument essentiels. Or, dans les années 1920, ces conditions n’étaient pas réellement réunies.


Source:

www.revueconflits.com

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