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RDC: Félix Tshisekedi, sept ans de dérives — L’appel au troisième mandat, symptôme d’une présidence en déclin

Par Adrien Valmont

Chronique géopolitique

Introduction: Le piège du pouvoir

En janvier 2019, Félix Tshisekedi prêtait serment sur la Constitution de 2006, promettant de la respecter « dans sa lettre et dans son esprit ». Sept ans plus tard, le même homme ouvre la porte à un troisième mandat, conditionne les élections de 2028 à la situation sécuritaire et brandit la révision constitutionnelle comme un outil politique. Ce revirement n’est pas une surprise : il est le symptôme d’un bilan désastreux que le chef de l’État tente de masquer derrière un vernis démocratique. Car en République démocratique du Congo, la réalité est implacable : l’insécurité s’est aggravée, l’économie peine à décoller, et la gouvernance vacille. Le troisième mandat n’est pas une ambition populaire. C’est une fuite en avant.

I. Un bilan sécuritaire: l’échec flagrant

Lorsque Félix Tshisekedi est arrivé au pouvoir, 121 groupes armés sévissaient dans l’Est du pays. Aujourd’hui, les analystes les plus optimistes parlent du double, voire du quadruple de ce nombre. Selon Human Rights Watch, plus de 100 groupes armés étaient actifs dans l’Est de la RDC en 2024/2025, principalement dans les provinces de l’Ituri, du Nord-Kivu et du Sud-Kivu. C’est un constat d’échec sans appel.

L’année 2025 a été marquée par une escalade dramatique du conflit. Le 27 janvier 2025, Goma, capitale stratégique du Nord-Kivu, est tombée aux mains des rebelles du M23, soutenus par l’armée rwandaise. L’offensive a fait au moins 3 000 morts et 4 260 blessés, selon les chiffres officiels du gouvernement. Des centaines de corps sans vie traînaient encore dans les morgues. Bukavu est tombée le 14 février, suivie par Uvira. En mars 2025, Walikale-Centre a également été prise par le M23. Des millions de Congolais ont été déplacés, ajoutant un record de 6,9 millions de personnes déplacées à l’intérieur du pays en 2024.

L’état de siège, instauré en mai 2021 dans le Nord-Kivu et l’Ituri avec la promesse de «pacifier l’Est», a été un fiasco. Au lieu de rétablir la sécurité, il a servi de prétexte à des restrictions des libertés et à une militarisation inefficace. Tshisekedi s’en est félicité pour avoir «réduit la fraude douanière», mais le peuple congolais n’a pas élu un président pour optimiser les recettes douanières d’une zone en guerre. Il l’a élu pour protéger ses vies et ses terres.

La réponse du pouvoir, le recrutement de milices «Wazalendo», des civils armés et peu entraînés, jetés dans une guerre qu’ils ne maîtrisent pas, est l’aveu d’une armée nationale défaite et d’une stratégie sécuritaire en décomposition. Ces milices, alliées aux FARDC, ont été impliquées dans des violations du droit de la guerre. La violence sexuelle est également endémique, avec plus d’une femme sur dix dans les camps de déplacés ayant déclaré avoir été violée entre novembre 2023 et avril 2024.

II. L’économie: des chiffres trompeurs et une souffrance réelle

Le pouvoir vante une inflation ramenée de 11,7 % à 2,5 % fin 2025, un budget passé de 5,7 à 16 milliards de dollars, et des réserves en devises multipliées par cinq. De beaux chiffres. Mais les chiffres ne nourrissent pas.

La vérité économique est autre : le franc congolais s’est effondré, passant de 1 700 à 2 600-2 700 francs pour un dollar en quelques années. Le taux de change USD/CDF a même atteint un pic de 2 913,50 en août 2025, avant une stabilisation relative autour de 2 320 en juin 2026. L’État peine à payer ses fonctionnaires. Plus des deux tiers de la population vit sous le seuil de pauvreté, fixé à 2,15 dollars par jour. L’économie reste prisonnière du secteur minier, dont les bénéfices profitent davantage aux multinationales et aux réseaux d’affaires qu’aux caisses de l’État.

Tshisekedi a beau célébrer une « discipline macroéconomique retrouvée », les Congolais constatent que les prix à la pompe, le coût de la vie et l’insécurité alimentaire ne reculent pas. Une hausse des prix des produits de base (riz, maïs) a été signalée à Kinshasa en mai 2026. L’accord avec le FMI pour 3 milliards de dollars est un pansement sur une jambe de bois. La souveraineté alimentaire, pourtant promise, reste un vœu pieux dans un pays où l’on importe ce que l’on pourrait produire.

III. La gouvernance: corruption, cohabitation forcée et démocratie malmenée

Le premier mandat de Tshisekedi a été marqué par une coalition forcée avec les «forces du passé» kabilaïstes, dans une «Union sacrée» qui a plus servi à partager les postes qu’à gouverner. Les réformes judiciaires promises ont été enterrées par des résistances internes. La lutte contre la corruption, pourtant brandie comme étendard, n’a pas débouché sur des condamnations exemplaires. La RDC a obtenu un score de 20/100 à l’Indice de Perception de la Corruption (CPI) 2025 de Transparency International, la classant 163ème sur 182 pays, soulignant une corruption persistante.

Les élections de décembre 2023, qui ont donné un second mandat à Tshisekedi, ont été entachées de dysfonctionnements massifs, de bulletins de vote pré-imprimés et d’une absence de transparence dénoncée par l’opposition et des observateurs internationaux. La Mission d’Observation Électorale (MOE) CENCO-ECC a relevé des « irrégularités massives ». Martin Fayulu, Moïse Katumbi et d’autres leaders ont été muselés, marginalisés ou réduits au silence par une machine étatique bien huilée.

Et lorsque l’opposition s’est organisée, elle a été affaiblie par des défaites électorales successives, parfois contestées, et par une répression ciblée. Des exemples récents incluent la condamnation de Seth Kikuni à un an de prison en novembre 2024 pour « propagation de faux bruits » et « incitation à la désobéissance civique », ainsi que l’arrestation de Fred Bauma et Bienvenu Matumo du mouvement Lucha en février 2024.

IV. Le troisième mandat: une manœuvre politique déguisée en démocratie

C’est dans ce contexte de bilan calamiteux que Félix Tshisekedi, le 7 mai 2026, a lâché cette phrase:

« Je n’ai pas sollicité de troisième mandat, mais si le peuple souhaite que j’aie un troisième mandat, j’accepterai. »

Cette déclaration, lors d’une conférence de presse qui avait «des airs de meeting» avec ses «communicateurs» et des membres du gouvernement, est un classique du manuel des présidents africains en fin de mandat.
Le« peuple» est invoqué, mais c’est la machine politique qui pousse. Le référendum est promis, mais dans un pays où l’État contrôle les médias, la justice et l’administration électorale, un référendum n’est qu’une formalité.

Le prétexte avancé ? La situation sécuritaire dans l’Est pourrait justifier un report des élections de 2028. C’est une logique perverse: le président qui a échoué à pacifier le pays utiliserait cet échec pour rester au pouvoir. L’article 220 de la Constitution, qui verrouille le nombre et la durée des mandats présidentiels, serait contourné par un «changement» de Constitution, et non une simple révision.

Les arguments brandis par le camp présidentiel sont grotesques. La Constitution serait «dépassée», «élaborée à l’étranger», et porterait atteinte à la souveraineté par son article 217 sur les traités internationaux. Martin Fayulu et Moïse Katumbi ont répondu avec une clarté implacable: le retard dans la nomination du Premier ministre n’a aucune base constitutionnelle, et la souveraineté ne se confond pas avec le territoire.

L’Union sacrée, qui détient une majorité écrasante au Parlement, peut faire passer un projet à la majorité des trois cinquièmes. Le référendum, s’il est organisé, sera une formalité dans un pays où l’opposition est affaiblie et la société civile, comme le mouvement Lucha, harcelée.

V. Le précédent Kabila et la leçon non apprise

En 2011, Joseph Kabila avait déjà révisé la Constitution pour passer au scrutin à un tour. En 2015, sa tentative de modifier la Constitution pour un troisième mandat avait provoqué des manifestations sanglantes. Tshisekedi, qui a bénéficié de la mobilisation contre Kabila pour accéder au pouvoir, reproduit aujourd’hui les mêmes méthodes. Il est devenu ce qu’il combattait.

La Constitution de 2006, malgré ses imperfections, avait un mérite : elle posait des garde-fous. L’article 220 interdit de toucher à la forme républicaine, au suffrage universel, au pluralisme politique et au nombre de mandats. Ces «articles verrouillés» sont aujourd’hui menacés par un président qui, faute d’avoir gouverné, choisit de s’accrocher.

Conclusion: Un peuple pris en otage

Félix Tshisekedi n’a pas sollicité de troisième mandat, dit-il. Mais il a tout fait pour que la voie s’ouvre. Il a nommé des communicateurs, muselé l’opposition, contrôlé les institutions et préparé l’opinion à l’idée que «le peuple» en décidera. C’est la rhétorique des présidents forts qui se sentent faibles.

Le bilan est là: l’Est du pays est en ruine, l’économie est une coquille vide pour la majorité, la corruption perdure, et la démocratie est une façade. Le troisième mandat n’est pas une solution. C’est une fuite en avant d’un homme qui n’a pas su gouverner et qui refuse de partir.

La RDC mérite mieux que ce piège. Elle mérite un président qui respecte la Constitution qu’il a juré de défendre, et non un homme qui la déchire pour sauver son ego.


(*) Adrien Valmont est journaliste français spécialiste des questions géopolitiques africaines et des transformations du monde contemporain.

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