La fêlure sur la peau. Pour se rendre au lycée, Simon prend le RER à Courbevoie, descend à la Défense puis emprunte le tram jusqu’à Porte de Versailles. Dans ses oreilles, la reprise de Ma Benz par le duo Brigitte. Sur l’écran de son smartphone, une demande d’ajout sur Facebook d’un inconnu prénommé Léo, qui lui dit qu’il a du style et l’encourage à postuler dans une agence de mannequins. Retenu, Simon découvre la valse des castings et des shootings, son corps jaugé, évalué, scruté dans les moindres détails. Léo l’avait prévenu qu’il serait regardé « sans pudeur », comme si on avait recherché sur sa peau « une fêlure, quelque chose de cassé ».
Depuis toujours, Simon vit seul avec sa mère, elle, dans un appartement du premier étage, lui, dans le studio du rez-de-chaussée qu’elle a réussi à acheter. Quand elle lui demande de l’aider pour le ménage, il retrouve des mignonnettes de whisky dans les jardinières mais ne pose pas de questions. Le mannequinat, elle n’y croit pas vraiment. Mais Léo encourage Simon, il lui plaît, alors Simon s’accroche en dépit des déceptions, de la vacuité, des humiliations. En dépit également des histoires sordides que les filles et les garçons se racontent en faisant la queue pour un casting, comme l’« affaire Karen Mulder », hospitalisée de force, ou le destin tragique d’un certain Tom, comme eux mannequin, « qui serait tombé de la fenêtre de sa chambre d’hôtel à Milan ». Et puis il y a ceux qui s’accrochent à leur rêve de défiler pour les maisons de haute couture et qui vivent de petits boulots, arrêtent leurs études, se découvrent trop âgés la trentaine arrivée. « Il ne s’était pas rendu compte de la manière dont les regards sur eux pouvaient foutre leur vie en l’air, surtout quand l’intérêt qu’on leur a porté se délite à cause du temps, du besoin constant de fraîcheur qui pousse les agences à les remplacer. »
Auréolé du Goncourt du premier roman 2025, Photo sur demande (Stock) auscultait déjà les désillusions d’un narrateur alternant, en tant qu’escort, les amours et les clients. Si Bonne figure, second roman de Simon Chevrier, s’inscrit dans le sillage de ce coup d’essai poétique et doux-amer, son rythme semble obéir à celui, frénétique, des agences se faisant concurrence pour décrocher des contrats sur le dos des rêveurs qu’elles exploitent. Chronique d’une année dans la vie d’un jeune homme, Bonne figure dépeint avec une sensibilité à fleur de peau la mélancolie de l’adolescence touchant à sa fin, les premiers revers de l’entrée dans l’âge adulte, l’absence de désir dans des gestes que l’on accomplit parfois en étant absent à soi-même. Ce sont ces gestes, subtilement disséminés dans le texte, qui marquent le lecteur et l’interrogent sur ses propres espoirs, renoncements et accomplissements.
Simon ChevrierBonne figureLes IntranquillesTirage: 7 000 ex.Prix: 17,90 € ; 160 p.ISBN: 9782387550057
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