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« Il ne fera pas un projet de populiste » : Bernard Cazeneuve, le pari de la contre-programmation

DECRYPTAGE. À rebours de la frénésie médiatique et de la polarisation, l’ancien Premier ministre assume un style discret et modéré en vue de 2027. Suffisant pour gommer sa réputation d’éternel velléitaire ?

C’est ce qu’on appelle un changement de volume. Le 24 mars, à la brasserie parisienne Le Cirque, Bernard Cazeneuve participe à l’anniversaire du Libre Journal de Laurent Joffrin. Aux côtés de Jérôme Guedj et Aurore Lalucq, son vieil ami François Hollande se lance dans un quasi-discours de candidat à la présidentielle, parlant « stratégie », « calendrier », chances de victoire. Presque un meeting.

Mais quand vient le tour de l’ancien locataire de Matignon, costume gris de dandy et délicate cravate parsemée de petits chiens jaunes, celui-ci décline le micro et préfère s’abstenir d’un long développement. Aussitôt, une sensation parcourt l’assistance : le Normand rechigne encore une fois, comme en 2022, à s’engager pour de bon dans la bataille présidentielle. Une nouvelle pierre dans le jardin de sa réputation d’éternel velléitaire.

Seulement, un mois plus tard, Bernard Cazeneuve a radicalement monté le son. À ceux qui ne comptaient plus sur lui dans la course vers l’Élysée, le natif de Senlis est décidé à démontrer le contraire. « Je suis prêt à être candidat », déclare-t-il mercredi dans un entretien au Figaro. Tout en envoyant à François Hollande l’une de ces piques salées dont il a le secret : « Je n’ai pas pour ma part cautionné la constitution du NFP et j’ai quitté le PS en 2022, en désaccord avec l’alliance passée avec LFI. » Chirurgical.

Des indices semés

Quelques jours plus tôt, le 18 avril, l’ancien Premier ministre avait réuni ses soutiens dans une salle de l’Assemblée nationale. Cette fois, c’est Olivier Faure, comparé à « un pot de gélatine », qui avait fait l’objet de ses foudres. Mais Bernard Cazeneuve avait surtout dévoilé la composition du comité politique de son mouvement La Convention. Parmi ses membres, le patron du Parti radical de gauche (PRG) Guillaume Lacroix, la députée socialiste Sophie Pantel ou les maires PS Jean-Paul Jeandon (Cergy) et Ariel Weil (Paris Centre).

Bernard Cazeneuve est le seul à gauche qui va dire qu’on peut redistribuer de la richesse à condition d’en créer.

Guillaume Lacroix

Une accélération nette vers une candidature en 2027 qui a surpris jusque dans son camp. Dans l’entourage de l’un de ses soutiens, on ironise encore sur « la motivation soudaine » de Bernard Cazeneuve. Un « stop-and-go permanent », grince un éléphant socialiste. Reste qu’à y regarder de plus près, ces derniers mois l’ancien locataire de Matignon, qui avait réuni à l’automne Raphaël Glucksmann, François Hollande et Carole Delga pour un meeting à Cergy-Pontoise, avait semé quelques discrets cailloux. Le mercredi matin, le Normand avait pris l’habitude de réunir à l’Assemblée nationale une grappe de parlementaires amis, dont le socialiste David Habib, l’ancienne macroniste Stella Dupont ou le radical Olivier Falorni, tout juste élu maire de La Rochelle.

Auprès du Point début mars, Bernard Cazeneuve esquissait ses priorités : fermeté sur le régalien, justice économique et sociale, lutte contre le réchauffement climatique et défense du multilatéralisme. « Je ne travaille pas pour moi, je n’ai pas de revanche à prendre, je suis prêt à aider, confiait-il. Mais je peux prendre mes responsabilités moi-même. » À bon entendeur.

Bernard Cazeneuve aux côtés de Jérôme Guedj, Aurore Lalucq et François Hollande lors de la soirée d’anniversaire du « Libre Journal » de Laurent Joffrin, le 24 mars 2026. ELODIE GREGOIRE/ÉLODIE GREGOIRE POUR « LE POINT »

Entre-temps, ce passionné de botanique a annoncé plancher sur un projet autour de 150 experts. Parmi eux, selon l’entourage du (presque) candidat : l’ancien commissaire général de France Stratégie Michel Yahiel, l’ex-journaliste aux Échos, Catherine Sabbah, spécialiste du logement, l’économiste Jacques Pelletan ou encore l’ancien préfet Michel Lalande, qui fut son directeur de cabinet place Beauvau. « J’ai pour l’homme un immense respect, confie-t-il au Point. Il incarne un engagement politique social-démocrate qui est une forme de prolongement de celui de Michel Rocard en son temps. »

Un « gaulliste de gauche »

Une sortie du bois, après plusieurs semaines de discrétion, qui enthousiasme Guillaume Lacroix. « Bernard Cazeneuve prouve qu’il n’est pas dans les schémas traditionnels, loue le patron du PRG. On lui reproche d’être velléitaire car il refuse de se prêter aux contraintes du monde moderne, au buzz médiatique ou aux manœuvres d’appareil. Il démontre le contraire. »

De sa voix légère, qui exige de ses interlocuteurs de tendre l’oreille, à ses longs raisonnements géopolitiques ou économiques, Bernard Cazeneuve fait le pari de la contre-programmation, à rebours de la polarisation ambiante et de la frénésie médiatique. Une stratégie qu’il compte appliquer sur la forme comme sur le fond.

Quand le PS veut renouer avec « une forme de radicalité », à travers la taxe Zucman ou le Smic à 1 690 euros, Bernard Cazeneuve assume de ne pas promettre la lune. « C’est quelqu’un qui n’a pas prévu de se laisser dicter ce qu’il faut dire ou ce qu’il faudrait dire, prévient Guillaume Lacroix. Il ne va pas nier les réalités, faire comme si la situation budgétaire du pays n’existait pas. Le projet du PS s’affranchit des réalités. Bernard Cazeneuve est le seul à gauche qui va dire qu’on peut redistribuer de la richesse à condition d’en créer. Il ne fera pas un projet politique de populiste ! » Sur le plan régalien, Olivier Falorni louait fin mars un « gaulliste de gauche qui incarne l’ordre, aux antipodes de la gauche LFiste. »

Primaire sauvage

Allergique (comme d’autres) à la primaire souhaitée par Marine Tondelier, François Ruffin ou Olivier Faure, Bernard Cazeneuve assume de s’adresser au-delà des parois du bocal militant de gauche. Là aussi, à rebours des temps qui privilégient les socles politiques très identitaires. « Ces dernières années, des européennes aux municipales, tout a montré que l’espace de la social-démocratie qui parle au centre est pertinent », revendique Ariel Weil. En privé, Olivier Falorni, qui siégeait au groupe MoDem à l’Assemblée avant d’être élu maire de La Rochelle, se disait même fin mars « persuadé » que François Bayrou pourrait soutenir Bernard Cazeneuve.

Seulement, sur cet espace de la gauche réformiste, foncièrement opposée à LFI, Bernard Cazeneuve n’est pas tout à fait seul. Loin de là. François Hollande ou Raphaël Glucksmann font de moins en moins mystère de leurs ambitions. « Cazeneuve, c’est une variante du scénario Hollande, en un peu moins usé, mais en un peu plus chiant », tacle l’un de ses anciens collègues au gouvernement.

« Bernard Cazeneuve, lui, veut dépasser les clivages, parler aux Français dans leur ensemble et pas seulement rassembler un bout de la gauche, réplique Guillaume Lacroix. Pendant ce temps, Glucksmann cherche avec Vallaud ou Jadot à récupérer un bout de la gauche et François Hollande se focalise sur la social-démocratie. » La primaire sauvage a commencé.


Source:

www.lepoint.fr

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