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Kiev en manque de défense antibalistique : "Les Européens ne maîtrisent pas ces technologies"

Les forces ukrainiennes n’ont pu abattre aucun des 24 missiles balistiques russes tirés sur Kiev et sa région dans la nuit du mardi 4 au mercredi 5 août. Au moins 17 personnes ont péri dans l’attaque, 44 ont été blessées.

Six autres personnes sont mortes dans la nuit de mercredi à jeudi lors de nouvelles frappes russes sur les régions ukrainiennes de Kharkiv et Soumy, dans l’est du pays.

« Des intercepteurs de missiles balistiques auraient pu sauver la vie de ceux qui sont morts aujourd’hui », a déploré mercredi le président ukrainien Volodymyr Zelensky.

Les drones, omniprésents dans la guerre russo-ukrainienne, sont une technologie maîtrisée par l’industrie de défense ukrainienne, tant sur les plans offensif que défensif.

Mais la Russie a considérablement intensifié son recours aux missiles balistiques : d’un total estimé entre 200 et 300 pour toute l’année 2024, elle est passée à environ 126 pour le seul mois de juillet 2026.

Ces projectiles volent à une très grande vitesse et ne peuvent être abattus que par certains systèmes de défense aérienne. Le nec plus ultra : les Patriot (MIM-104) américains, dont la quantité fait défaut à Kiev.

Des militaires ukrainiens à côté d’un lanceur Patriot, dans un lieu tenu secret, en Ukraine, le 4 août 2024. © Valentyn Ogirenko, Reuters

En marge d’un sommet de l’Otan à Ankara le 8 juillet, Donald Trump a promis à Volodymyr Zelensky une licence pour fabriquer ces missiles sur le sol ukrainien. Mais le 31 juillet à Camp David, le président américain est revenu sur sa parole.

L’Ukraine peut-elle pallier ses carences en défense antibalistique, avec ou sans Washington ? Décryptage avec Guillaume Ancel, ancien officier de l’armée de terre et analyste militaire.

France 24 : Aucun missile russe n’a été intercepté cette semaine. L’Ukraine est-elle plus vulnérable ?

Guillaume Ancel : Oui, et c’est très inquiétant pour Kiev. Ce n’est pas la première fois que les Ukrainiens n’arrivent plus à intercepter de missiles. Il faut rappeler que les missiles balistiques qu’utilisent les Russes ont des trajectoires si hautes qu’ils arrivent à des vitesses hypersoniques sur leurs cibles. Or il n’y a aujourd’hui pratiquement que les Patriot américains qui soient capables de les intercepter.

Les Ukrainiens avaient prévenu depuis plusieurs mois qu’ils manquaient de munitions. En général, on prévient quand la réserve commence à s’épuiser, c’est-à-dire autour de 20 %. Maintenant, c’est fait : depuis fin juillet, ils n’ont plus de munitions adaptées à l’interception de ces missiles.

À Ankara, lors du dernier sommet de l’Otan, Donald Trump s’est engagé à permettre la production de missiles Patriot sur le sol ukrainien, avant finalement de revenir sur sa promesse. Comment interpréter son rétropédalage ?

Donald Trump n’avait consulté personne. Il a dit aux Ukrainiens : « Je n’ai pas de Patriot à vous donner, mais je vais vous donner le droit d’en fabriquer. »

Sauf que le fabricant est venu le voir trois semaines plus tard pour lui dire : « Non, M. le président, vous ne pouvez pas faire ça, parce que derrière, ce sont des milliards, ce sont des emplois américains. » Et Trump a une mentalité de businessman : il est très sensible à l’argument « Vous allez nous empêcher de faire des bénéfices ».

D’un point de vue militaire, accorder cette licence ne posait aucun problème. D’un point de vue industriel, cela pose un problème de fond. Ces missiles valent des millions de dollars pièce, on parle de milliards à l’échelle d’un contrat : le fabricant n’allait pas céder son avance technologique, alors que c’est aujourd’hui un pur actif de compétition économique. Et je ne vois pas pourquoi il renoncerait d’un seul coup à une avance qu’il a mis des années à construire.

Qu’est-ce que la licence américaine aurait changé sur le terrain pour Kiev ?

Ce qui était promis, ce n’était pas des missiles, c’était une licence de fabrication. Ce n’est donc pas une solution à court terme. Fabriquer un missile Patriot, ce n’est pas vraiment faire des œufs à la neige : même si la licence avait été accordée cet été, les Ukrainiens n’auraient pas réussi à produire de Patriot en moins de 18 mois, même en travaillant jour et nuit.

En revanche, cela leur aurait permis d’acquérir la connaissance technologique, et donc de limiter leur retard sur les intercepteurs qu’ils développent par ailleurs.

Mercredi, Volodymyr Zelensky a exhorté ses alliés occidentaux à lui fournir d’urgence des intercepteurs. L’Ukraine peut-elle se protéger du feu balistique russe sans passer par Donald Trump ?

Les Ukrainiens réclament d’abord une coalition antibalistique aboutie.

Certes, lors du sommet de la « coalition des volontaires » organisé à Paris le 13 juillet 2026, l’Ukraine et neuf pays européens ont officialisé la création d’une architecture intégrée de défense anti-missile balistique. La France et l’Italie ont également validé le principe d’accorder à l’Ukraine des licences pour la production de matériels de défense.

Sauf que, à l’inverse des États-Unis, qui investissent des milliards de dollars sur le sujet depuis trente ans, les Européens ne maîtrisent pas ces technologies pour l’instant. À défaut, on va probablement partir du SAMP/T – un système de missiles franco-italien – et essayer de l’améliorer, car il n’est pas du tout à niveau. Mais c’est une décision qui aurait dû être prise il y a deux ou trois ans : cela fait quatre ans et demi qu’on voit les Russes utiliser au quotidien des missiles que seuls les Américains savent intercepter.

Par ailleurs, plusieurs pays européens, dont l’Allemagne, disposent de batteries Patriot, et donc de stocks de missiles. Mais ces stocks sont réduits, et ils ne veulent pas les donner, parce qu’ils doivent assurer leur propre sécurité. Ce que demande Zelensky, c’est : « Donnez-moi vos réserves pour que je puisse me défendre. » Le problème, c’est qu’en faisant ça, on se désarmerait nous-mêmes.

Les Européens seraient exactement dans la même situation si demain un missile était tiré sur Leipzig – par exemple – au lieu d’un drone.

Ce qui est invraisemblable, c’est que malgré quatre ans et demi de guerre, on ne s’en soit pas plus soucié : l’Europe s’est mise toute seule dans une situation de dépendance totalement inacceptable.

À lire aussiAllemagne : un drone avec explosif perturbe l’aéroport de Leipzig, hub stratégique pour l’Ukraine


Source:

www.france24.com

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